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FIFF 2012 : bilan mitigé

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Festival International du Film Francophone : retours sur une semaine namuroise.

Une semaine de festival, des dizaines de films projetés, en compétition ou non. Des longs métrages, des courts, des clips, des avant-premières, des animations, des rencontres avec des professionnels, des expos, des soirées, des blind tests et concerts sous chapiteau. Il y a de tout pour tout le monde et même avec quatre heures de sommeil par nuit et en prenant un tube de vitamine C par heure, le spectateur enragé ne pourra ni tout voir ni tout faire.

Nous avons décidé de ne pas considérer cette semaine festivalière comme une étape marathonienne et avons opéré dès le début par choix et sélections, en acceptant le fait établi et un peu malheureux que nous en ressortirions avec d’étonnantes surprises, et de profonds regrets. Nous nous en voudrons pendant quelques décennies d’avoir mis de côté Yema (Djamila Sahraoui) pour assister à la projection des Saveurs du palais (Christian Vincent). Aussi, nous nous mordons encore les doigts d’avoir raté un film comme Camion (Rafaël Ouellet) pour privilégier (mais que nous est-il donc passé par la tête ?) Sous le figuier (Anne-Marie Étienne). Soit. L’heure n’est pas aux lamentations. L’instinct premier du spectateur n’est pas toujours le bon, mais on apprend forcément de nos erreurs. Qu’avons-nous donc retenu ? Des actrices et des femmes, d’abord. Et comment ces femmes nous en rappellent d’autres. Pour certaines, des héroïnes de notre enfance.
 
 


Bruno Podalydès, Président du jury longs métrages,
aux côtés de Jean-Louis Close, ancien maire de Namur et co-fondateur du festival.

Boucle d’Or tragique : Alice au pays des rêves

Dans La Tête la première (Amélie van Elmbt), Julie est une jeune fille à la fois lucide et déboussolée. Elle fait partie de ces héroïnes qui nous paraissent à la fois proches et lointaines. Leur apparence angélique les rend intouchables. Le sentiment qu’elles nous procurent est indissoluble et se propage de génération en génération, réveillant chez le sexe féminin une perception unique de ce qui l’entoure, une sensation intime. Un déjà vu, déjà connu. Julie parcourt le film en un voyage initiatique, qui ne semble lui révéler rien d’autre que ses idéaux. Quête d’un homme admiré, d’un père, d’un amant. Toujours à fleur de peau, Julie est spontanée mais ce qui l’entoure ne doit jamais la brusquer. Combien de jeunes filles (même celles qui ont l’air le moins modelables) se sont révélées au gré de leurs lectures, se sont éprises des mots, et puis d’un homme derrière ces mots. Cette recherche du sens et du maître, Julie va la vivre jusqu’au bout. Jusqu’à ce que la réalité lui saute aux yeux. Alice de Lencquesaing nous a charmé plus d’une fois au cinéma et malgré que le film possède des défauts, elle le porte sur ses épaules, avec l’aide du talentueux David Murgia (la gueule d’un Louis Garrel en plus humain et moins parisien). À l’image de son personnage, Amélie van Elmbt marche sur les pas de ses maîtres (Jacques Doillon et tous les autres). Reste à lui souhaiter de s’affirmer entièrement dans ses films à venir.
 
 


David Murgia et Alice de Lencquesaing, beau couple de cinéma
dans La Tête la première d’Amélie van Elmbt.

La minute détective : Paulinette est Fantômette

Le premier plan de Pauline détective (Marc Fitoussi) nous montre Sandrine Kiberlain débitant une tonne de mots en l’air qu’on oublie tout aussitôt. Ce ton théâtral et plus qu’exagéré peut, au début, un brin dérouter. Il faut adhérer dès le commencement, sinon la sauce ne prend jamais. Audrey Lamy, sœur de la détective, cherche à nous exaspérer et y arrive très bien, malgré que le chignon faussement hitchcockien lui aille à merveille. Mis à part les nombreux handicaps qui parcourent le film, Pauline, on l’aime tout de même bien. Parce qu’elle nous rappelle les polars qu’on lisait quand on était enfants, d’Agatha Christie à George Simenon. Dans Pauline, on voit aussi Fantômette menant ses enquêtes sur sa trottinette. Sandrine Kiberlain réussit à apporter le ton adéquat à son personnage et au style qu’il porte en lui et avec lui. Elle en fait trop, beaucoup trop. Mais toute l’astuce de Pauline est là, qu’on aime ou qu’on aime pas.
 
 


Pauline détective de Marc Fitoussi

La justicière catho : Kill Achille

À l’image de la mariée était en noir et de Black Mamba, le personnage d’Astrid Whettnall dans Au nom du fils (Vincent Lannoo) avance, motivé par la vengeance. Une liste, des hommes à tuer. Des prêtres même, histoire d’y aller à fond. Jusqu’au dernier, l’objectif final : Achille. Vincent Lannoo évoque des sujets profonds touchant à des valeurs sociales et familiales. Mais il cherche à malmener et à détourner un genre et des codes que, pourtant, il ne maîtrise que trop peu. C’est léger, à peine comique. Voici venus la mort d’un mari, le suicide d’un adolescent : le personnage d’Astrid, telle la Vierge Marie, pleure la mort de son fils désormais voué à l’Enfer (et oui, se tirer une balle dans la tête, c’est un pêché). Au nom de quoi, de qui, va-t-elle décider de se venger ? Au noms des fils, du sien et de tous les autres. Les prêtres pédophiles seront châtiés au sein même de la maison de Dieu. La pédophilie, sujet plus que tabou dans le milieu ecclésiastique, est maltraité, empêtré dans une mise en scène surfaite. Astrid Whettnall n’a pas l’envergure de celles qui l’ont précédée, mais c’est bien essayé.
 

Madame Figaro aux fourneaux : Catherine Frot vs. Marianne

On pourrait écrire sur Les Saveurs du palais à coups de métaphores culinaires mais on préfère éviter, parce que la digestion s’avère extrêmement difficile. Catherine Frot est Hortense et, dis donc, qu’est-ce qu’elle a l’air de bien incarner la France. La France de papi, oui. Et son prénom « bien du pays », ce n’est rien face à tout ce qui va être déblatéré tout au long du film. D’une séquence à l’autre, on se demande comment Jean d’Ormesson tient encore debout. Il n’a rien d’un Président, encore moins d’un acteur. D’un académicien, à la rigueur. Hortense est la digne représentante d’un nationalisme écœurant, ce côté vieille France exacerbé faisant d’elle une femme qui cherche à s’affirmer dans un monde de machos, de requins aux ventres lourds. Rien n’est moins angoissant qu’une série de clichés mal exploités. En bonne provinciale qu’elle est, Hortense va aider le Président à retrouver le goût d’antan, la cuisine de sa grand-mère. « Donnez-moi le meilleur de la France ! » s’exclame Jean d’Ormesson. Grand Dieu. Après sa période de cuisinière à l’Elysée, Hortense est partie s’exiler très loin, accompagnant pendant une année une équipe de marins. Elle leur fait la cuisine, elle devient proche d’eux. Et ces gens avec qui elle vit désormais, ce sont des gens aux antipodes de l’élite présidentielle. Toujours dans la logique un peu trop (à) droite du film, pour faire comprendre au spectateur que quelqu’un est authentique et bon vivant, il faut le voir se servir du Saint-Honoré avec les doigts ou chanter de façon bouffonne une chanson populaire de Dalida. Spectateurs, fermez les yeux, bouchez vos oreilles : ceci est un film préhistorique.
 
 


Tango libre de Frédéric Fonteyne

Et puis, face à toutes ces femmes, il y a des hommes. La séquence masculine la plus appréciée du festival a lieu dans Tango libre (Frédéric Fonteyne). Des prisonniers à l’apparence ferme et baraquée, marqués par la violence de la vie, véhiculent une force masculine incroyable. Un peu à la Jacques Audiard. Et dans un couloir de prison, entre des murs aux couleurs délavées et des barreaux de fer, ces hommes vont apprécier et danser le tango. Les corps robustes de ces prisonniers troquent leur brutalité contre une sensualité virile, qui les fait se prendre les uns contre les autres. Leurs mains s’enlacent, leurs pas se synchronisent, leurs membres s’effleurent, leurs corps fusionnent, soumis au rythme d’un tango auquel eux-mêmes donnent le ton. Le cadre fait corps avec les acteurs et entre dans la danse. Nous faisons nous aussi partie intégrante de cette chorégraphie énergiquement menée. Le film d’ouverture nous a donc fait part de quelques scènes mémorables. Le cinéma belge fut ainsi mis en avant dès le début du festival, faisant également la part belle à l’un de ses acteurs favoris : Zacharie Chasseriaud.

Zacharie Chasseriaud : aplomb de jeunesse

Découvert au FIFF il y a tout juste un an, dans Les Géants de Bouli Lanners, le jeune Zacharie Chasseriaud a, depuis, continué son petit bonhomme de chemin et nous revient cette année dans deux nouveaux longs métrages : Tango libre de Frédéric Fonteyne et Au nom du fils de Vincent Lannoo. Dans le premier, il est un jeune adolescent paumé entre deux pères (Sergi Lopez et Jan Hammenecker, tous deux emprisonnés) et une mère qu’il ne sait pas vraiment comment considérer : elle n’est ni une mère bien sous tous rapports, ni la femme d’un seul homme. Elle transforme son fils en bourlingueur et ne le fait se sentir à sa place nulle part. Face à ce concept familial marginal, Antonio est déchiré, cherchant quelque chose ou quelqu’un à qui se raccrocher. Quel est l’exemple à suivre ? Perturbé par cette perte de repères, l’adolescent va devenir violent, n’hésitant pas à pointer une arme sur sa mère en la traitant de « pute ». Cette arme, il la retournera contre lui-même dans Au nom du fils. Dans le film de Lannoo, Zacharie Chasseriaud fait partie d’une famille plus que parfaite, ces aspects irréprochables n’étant qu’apparences. Tout vole en éclat lorsque l’adolescent déjà perturbé voit son père mourir sous ses yeux. Le traumatisme sous-jacent à cette perte ne trouvera pas guérison dans la foi, laquelle ne révèlera au jeune garçon qu’une homosexualité latente qu’il découvre auprès du Père Achille. Trop de choses à assumer pour son jeune âge, il préfère en finir.
Il y a quelque chose de dur et de fragile à la fois chez Zacharie Chasseriaud. C’est un peu comme si la vie et les films l’obligeaient à grandir et à se raffermir. Son jeu est discret et puissamment efficace, réussissant à enfouir pour mieux révéler. Pour mieux se révéler. Il joue les contrastes à merveille. Ce visage de petit ange n’a jamais fini de nous dévoiler sa part d’ombre.
 
 


Zacharie Chasseriaud dans Au nom du fils de Vincent Lannoo

D’autres hommes, encore, plus adultes mais, surtout, certains plus morts que vivants. C’est un peu le cas de Pierre Leduc qui, dans le film québécois Tout ce que tu possèdes (Bernard Émond), semble vivre sa vie dénué de toute envie et de toute attente envers les gens. Il arpente le film et sa vie tel un Calimero n’attendant que le prochain train pour se jeter sur les rails. Un personnage morne et sans vie qui ne fait rien d’autre que nous saper le moral et rendre notre journée presque monotone. C’est pareil pour Marius dans Everybody in Our Family (Radu Jude), qui lasse tout aussi vite le spectateur. Pourtant, le début du film tendait à nous prouver le contraire tant ce personnage de père célibataire, pas assez adulte pour être responsable mais bien assez pour nous faire rire, nous faisait penser au génial Lenny and the kids (2008) des géniaux Frères Safdie. Mais on perd vite le ton léger du personnage pour entrer dans quelque chose de plus brutal et violent. La patience a ses limites et cet homme plein de faiblesses va nous surprendre et se surprendre lui-même. Cependant, l’énergie folle de Serban Pavlu ne nous donne qu’une seule envie : le retrouver bientôt sur grand écran.
 
 


La Pirogue de Moussa Touré

Mais les vrais hommes, ceux qui nous ont profondément touchés, ce sont les Sénégalais de Moussa Touré, ce sont Baye Laye, Lansana et tous les autres. C’est sur la pirogue que les corps de ces hommes s’amassent, les uns sur les autres, conscients du demi suicide que constitue cette quête d’une chance européenne. Pour eux, il faut partir, il n’y a pas le choix. Les jeunes n’ont aucune perspective d’avenir dans leurs villages. Ces corps vifs et robustes vont laisser entrevoir leurs faiblesses face à la mort qui les assomme un à un, face à la fatalité de leur condition à laquelle ils essaient de ne pas se soumettre. Mais cette condition va les rattraper, quoiqu’ils entreprennent. La mise en scène et les acteurs de Moussa Touré sont excellents. Certains obstacles qu’on pouvait redouter (l’épreuve de la tempête, par exemple) sont parfaitement maîtrisés, la confrontation entre les corps et l’espace dans lequel ils se meuvent brillant de mille contrastes. Et ces visages, ces visages avec lesquels la caméra trouve toujours la distance adéquate, dessinent des traits à la dureté marquée, nous figurant des expressions fortes mais en souffrances. Ces hommes et leur lutte nous émeuvent, discrètement mais remarquablement. Que lit-on sur ces visages ? La peur. Et le silence.
 
 


Carole et Pascal dans Hiver nomade de Manuel von Stürler

Après toutes ces étapes survient l’inévitable question à laquelle on ne réussit jamais vraiment à échapper : « Alors, ton coup de cœur de cette année, c’est quoi » ? Un coup de cœur, c’est un film qui donne un nouveau souffle au festival, qui nous fait sentir qu’on a beau avoir vu vingt films mauvais, ça valait quand même le coup d’être là. Ce coup de cœur du FIFF 2012 va directement à Hiver nomade de Manuel von Stürler. Spectateurs, spectatrices, lâchez le cinéma français, allez voir des documentaires suisses. Manuel von Stürler et ses deux proches techniciens (Marc von Stürler, son frère, au son, et Camille Cottagnoud à la photo) ont suivi durant quatre mois un couple de bergers, Pascal et Carole, partis pour une transhumance de 600 kilomètres avec 800 brebis, quatre chiens (merveilleux Titus !) et trois ânes. Leur parcours devient aussi le nôtre et nous arpentons la montagne avec eux, bravant le froid et les kilomètres à chercher de la bonne herbe pour les brebis. Parce que ce que le documentaire pointe du doigt, c’est le paysage en mutation, l’herbe qui manque, les villas qui s’implantent et les chemins de campagne devenus routes en béton. C’est aussi la perte d’une tradition, d’un métier passionné, celui de berger, qui se perd de plus en plus et que Pascal cherche à perpétuer. De jeunes gens comme Carole devraient être plus nombreux. Camille Cottagnoud a gagné un prix vendredi soir dernier au FIFF, et c’est bien normal tant son travail parvient à donner à la lumière naturelle de la montagne un côté à la fois réaliste et merveilleux. Le spectateur se perd dans ce paysage en même temps que ses protagonistes. Les uns et les autres font communion avec cette nature que Pascal chérit de tout son être. Loin du matérialisme ambiant qui définit si bien notre époque, Manuel, Pascal et Carole vivent passionnément ce retour à des valeurs primitives et vitales que la société confortable d’aujourd’hui aime regarder, mais de son fauteuil de cinéma bien douillet.

Petite forme pour le FIFF cette année mais pas d’inquiétude, ça ira mieux l’année prochaine.
 
 

La cérémonie de remise des prix a eu lieu ce vendredi 5 octobre au Théâtre Royal de Namur.
Bayard d’Or du Meilleur film
Everybody in Our Family de Radu Jude (Roumanie/Pays-Bas)

Prix Spécial du Jury

Les Chevaux de Dieu de Nabil Ayouch (Maroc/Belgique/France)

Bayard d’Or du Meilleur comédien
Serban Pavlu dans Everybody in Our Family de Radu Jude

Bayard d’Or de la Meilleure comédienne
Djamila Sahraoui dans Yema de Djamila Sahraoui (Algérie/France)

Bayard d’Or de la Meilleure photographie
Camille Cottagnoud pour Hiver nomade de Manuel von Stürler (Suisse)

Bayard d’Or du Meilleur scénario

Catherine Corsini et Benoît Graffin pour Trois mondes de Catherine Corsini (France)

Tout le palmarès sur www.fiff.be/


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