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Festival européen du film indépendant

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Passionnant, exigeant, mais souvent éprouvant, ce tout jeune festival semble s´être fixé pour objectif de faire vivre à son public un maximum de sensations en un minimum de temps.

Sans a priori et sans pitié pour le téléspectateur – malmené mais consentant –, le Festival européen du film indépendant (Écu) s’est tenu à Paris du 12 au 14 mars dernier au Cinéma Le Grand Action et au théâtre Le Triomphe : 72 films – et autant de manières de concevoir le cinéma comme un média d’expérimentation –, issus de 28 pays, concouraient dans 13 catégories (longs et courts métrages européens et non-européens, film étudiant, film expérimental, animation…).

Passionnant, exigeant, mais souvent éprouvant, ce tout jeune festival lancé en 2006 par l’australien Scott Hillier semble s’être fixé pour objectif de faire vivre à son public un maximum de sensations en un minimum de temps (72 heures à peine). Le prix à payer : le cœur qui palpite au rythme de quelques « belles » histoires (finissant plus ou moins bien), mais également des sueurs froides et des haut-le-cœur face au défilé de passages à tabac, de viols et d’humiliations qui ponctuèrent une grande partie des films.

Spunkbubble, de Tom Browne (Royaume-Uni) incarne à lui seul la complexité du traitement visuel de la violence. Dans ce court-métrage imaginé par un comédien abonné aux rôles du « type qui se fait descendre » (Le retour de la momie ; Van Helsing), des hommes (flics, mafieux), ou plutôt, des mâles, se battent pour le contrôle d’une créature étrange – nue et entièrement tatouée –, à la fois asexuée et clairement féminine qui, explique Browne, « incarne la liberté ». Dans l’espoir de localiser cet être mystérieux, les flics observent les mafieux torturer d’autres mafieux soupçonnés de connaître sa planque. Au final, aucun n’y parvient et la Créature triomphe de la bêtise humaine. Le propos est sans doute brillant mais il est aussi insoutenable, ce qui le prive d’une bonne partie de son public. « Ce film va vous péter à la tête avec son lot de pornographie et de violence et vous laisser fauché, crade et nauséeux », annonçait le synopsis. Enfin un dossier de presse qui dit vrai.

En Darlig dag (A bad day, Danemark), de Bjarki Thomsen, fait preuve de beaucoup plus d’humour (noir) et de second degré pour aborder la bassesse et la cupidité humaines, en suivant la journée foireuse d’un tueur à gages pour qui rien ne se passe comme prévu : alors qu’un bon bain chaud l’attend à la maison, ses « contrats » se rebellent et menacent de s’auto-assassiner juste pour le contrarier et l’empêcher de toucher sa prime (on n’est payé que quand on tue soi même sa cible). Avec dérision et en détournant les codes des films de Série B, Thomsen parvient à instaurer un suspens hystérique réjouissant.

Dans la série des courts métrages angoissants, on a également retenu Konvex-T, de Johan Lundh (Suède). Axel, un homme désespérément seul et insignifiant, amoureux invisible d’une doctoresse sexy (Tuvalisa Rangström, prix de la meilleure actrice), se découvre un abcès à la fesse. Grâce à cette particularité répugnante, Axel attise désormais la curiosité (du moins, celle du corps médical) sans que cela ne rompe pour autant son isolement. L’absence de repères spatio-temporels donne à l’histoire – qui semble se dérouler en sous-sol – une dimension cauchemardesque, étouffante, voire post-apocalyptique digne d’un « vrai » thriller de science-fiction.

Pour finir, trois petits bijoux de poésie et de finesse, pas forcément plus optimistes sur la nature humaine, mais en tout cas plus tendres.

Pour Lost Paradise (France), « interprétation moderne du récit d’Adam et Eve » avec en toile de fond un sujet pourtant casse-gueule (le conflit israélo-palestinien), Mihal Brezis et Oded Binnun ont reçu le prix du meilleur réalisateur. Le film dure dix minutes : le temps des amoureux, le temps d’assembler deux corps fiévreux, le temps de tout gâcher. Un écran de télévision allumé par mégarde révèle le buste rigide d’un militaire. On croit deviner qu’il annonce une « nouvelle offensive », quelque part, sans doute au Proche-Orient… L’homme et la femme se rhabillent. Rien n’a changé et pourtant, tout est différent.

Avec Prayer, Josephine Mackerras (France) propose une très jolie réflexion sur le passage à l’âge adulte et l’indépendance d’esprit. Un chapelet et une photo de Benoît XVI dans une main, un test de grossesse dans l’autre, une adolescente s’enferme dans les toilettes publiques. Son attente dure trois minutes, ce qui suffit amplement à cette toute jeune femme pour réviser ses priorités et revoir son rapport aux hommes et à la religion.

Enfin, le prix du meilleur film d’animation est revenu à Joao Fazenda et Alex Gozblau (Portugal) pour Café, chronique familiale entraînante et colorée : durant trente ans, après la messe dominicale, la mère du narrateur lit dans le marc de café le passé, l’avenir et les petits secrets de chacun. Le père, lui, reste à l’écart, jusqu’au jour où il cède à sa femme…

Après trois jours de confrontation aux plus bas instincts de notre espèce, la joie mutine et contagieuse de Fazenda et Gozblau arrive à point nommé pour rappeler la saveur innocente d’une infidélité, la futilité d’une dispute. Bref, le goût sucré du quotidien.

L’essentiel du palmarès du 5ème Festival européen du film indépendant :

– Prix du meilleur film : Das Kind, de Yonathan Levy (France)
– Meilleurs réalisateurs : Mihal Brezis et Oded Binnun, pour Lost Paradise (France)
– Meilleur acteur : Bogdan Cotlet pour Tarantyno, de Mircea Nestor (Roumanie)
– Meilleure actrice : Tuvalisa Rangström, pour Konvex-T, de Johan Lundh (Suède)
– Meilleur court-métrage d’animation : Café, de Joao Fazenda et Alex Gozblau (Portugal)
– Meilleur film d’étudiant : The Highest Low, de Louisa Mayman (Royaume-Uni)
– Meilleur documentaire (long-métrage) : ADdicted in Afghanistan, de Jawed Taiman (Royaume-Uni)
– Meilleur documentaire (court-métrage): Reaching Rosie, de Jessica Morris (Royaume-Uni)


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