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Falbalas

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Dans « Falbalas », Jacques Becker sonde un microcosme en marge, celui de la haute-couture au coeur du Paris frivole de l’Occupation. Ce milieu évolue dans le factice, l’artificialité, l’imaginaire fétichiste. Son protagoniste principal, forge “de toutes pièces” ce rêve insensé d’idéal féminin et brûle sa vie à ses créations comme autant de conquêtes insatisfaites qu’il laissera derrière lui. Ressortie en version restaurée 4K.

L’âme de la robe, c’est le corps de la femme” (tiré de Falbalas)

Philippe Clarence (Raymond Rouleau), couturier parisien en vue, marque une pause au milieu de la préparation acharnée de sa collection saisonnière. Avec un cynisme achevé de séducteur à qui aucune conquête ne résiste, il rencontre Micheline (Micheline Presle), sa nouvelle muse fiancée à son ami David (Jean Chevrier) qui l’approvisionne en tissus pour ses robes.

L’effervescence prépondérante des maisons de haute-couture sous l’Occupation

Le ballet incessant des modèles et du personnel vibrionnant de l’hôtel particulier qui tient lieu de maison de couture fait étrangement songer à un film noir fantastique plus qu’au mélodrame conventionnel auquel il fait référence de façon explicite. D’emblée, on pense à Georges Franju et à Jean Cocteau pour le montage acéré et la dimension surréaliste et à Max Ophüls pour la fluidité de certains cadrages d’une élégance sophistiquée qui collent à l’esthétique de la mode, épicentre du film.
Plus que de costumes, on notera la prééminence de la garde-robe créée par le couturier en vogue Marcel Rochas, inventeur de la guêpière, ami de la famille Becker et inspirateur du fantasque Philippe Clarence, et la modiste Gabrielle pour les chapeaux inouïs d’inventivité conçus comme un geste de défi lancé à l’occupant nazi.

Considérées comme un business lucratif, les maisons de haute-couture étaient alors actives sous l’égide de la Collaboration pour ce qu’elles contribuaient à attirer une clientèle française triée sur le volet qui pensait préserver ainsi l’aura de la France en commandant des créations originales. Par ailleurs, ces établissements étaient fréquentés par les femmes de dignitaires nazis. L’industrie de la haute-couture permit ainsi d’éviter la déportation de 25 000 juifs. Le film Falbalas contribua à une manière de diversion du réel de la condition stressante de ces ouvrières.

 

 

Fanfreluches, robes vertigineuses et coiffures ondulantes

On désignait par “falbalas” dans les années 40 ces fanfreluches pas toujours de très bon goût qui ornementent les toilettes féminines ; et, par extension, ces mêmes robes vertigineuses associées aux coiffures ondulantes et aux chapeaux extravagants florissant à l’époque.

Les ouvrages légers de passementerie pouvaient volontiers détonner dans un contexte d’occupation allemande où les mondanités de la haute société étalant un luxe tapageur presque indécent n’étaient pas dans les préoccupations du vulgum pecus. Étonnamment, elles apparaissent dans le film comme le gage d’émancipation et d’affranchissement de la parisienne en butte aux restrictions et aux privations que lui impose la sujétion à l’occupant allemand.

Les poncifs de la mode dans le froufroutement perpétuel des collections

Jacques Becker s’est ici clairement inspiré du milieu de la haute couture qu’il connaît intimement. En effet, sa mère tenait un salon en tant que “première”, autrement dit une couturière spécialisée à la tête d’un atelier. Fort de ces éléments auto-biographiques, le cinéaste recrée en studio une atmosphère de ruche effervescente avec un raffinement extrême et la minutie du détail naturaliste. Philippe Clarence (Raymond Rouleau), son personnage
inconstant et virevoltant de couturier mondain, arpente ,en tous sens et dans une agitation permanente autant physique que mentale, les salons lambrissés de la maison de couture sise dans le 16éme arrondissement de Paris avec son bracelet porte-épingles distinctif enserré au poignet.

Tous les poncifs de la mode et la touche de frivolité prennent miraculeusement corps et vie dans le froufroutement perpétuel des préparatifs enfiévrés des collections.

 

 

Un monde de femmes pour les femmes paradoxalement régi par une société patriarcale

Le film célèbre la beauté féminine dans sa dimension futile mais avec tout le sérieux de la critique sociale. C’est un monde de femmes pour les femmes qu’il donne à voir paradoxalement régi par une organisation sociale fondée sur la famille patriarcale. L’intrigue s’ingénie à multiplier les indices concordants en ce sens. La période de l’Occupation
est propice à une forme d’émancipation des jeunes filles de bonne famille. La liaison de Micheline avec Philippe marque sa libération du carcan familial. Au cours d’une partie de ping-pong homérique qui implique tous les membres de sa famille nombreuse, elle est moquée pour son manque d’implication et ses atermoiements à la perspective sans cesse ajournée de son futur mariage avec Jean Chevrier tandis que Philippe lui fait revêtir sa robe d’hyménée qu’il a dessinée spécialement pour elle. Dans le même temps, il l’a annexée à sa “basse-cour” lors de leur
première rencontre en lui confectionnant une robe ridicule avec des franges aux épaules dont il l’affuble et qui la fait ressembler à une “poule”sur laquelle tout le monde se retourne dans la scène du restaurant.


Solange (Gabrielle Dorziat), bras droit de Philippe et sa cheville ouvrière maternelle, campe le rôle ambigu de la matriarche favorisant les “liaisons dangereuses” de son patron narcissique mais qui sait garder la tête froide et à l’occasion ne manque pas de répartie : “Pour une fille qui a le temps d’avoir des complications sentimentales, il y en a 300 qui n’ont droit qu’à des vertiges d’estomac”.

La stratification sociale d’un univers pyramidal

Avec une sécheresse de ton qui reflète la période sombre de l’Occupation, l‘ancien assistant de Jean Renoir et réalisateur de Goupil mains rouges, dans un tout autre registre dramatique, interroge la stratification sociale d’un univers puissamment hiérarchisé. Sa mise en scène enferme comme dans un étau les classes sociales les plus disparates. Depuis les petites mains de l’atelier que sont les arpètes, ces apprenties-couturières sous étroite tutelle jusqu’aux mannequins en représentation et les vendeuses empressées en passant par les clientes du gratin bourgeois, rombières flanquées de leurs “chiens chiens” de compagnie. Tout ce petit monde s’épie complaisamment.

 

 

Clarence, le démiurge fou éperdu d’amour de soi et ses muses épisodiques

Coq dominant du haut de son poulailler, Clarence arpente les pièces de sa maison de haute-couture en plastronnant et se pavanant au milieu de sa basse-cour de femelles languissantes sous le charme. Comme une sorte de Weinstein qui n’aurait pas connu le mouvement Me too, il exerce une séduction tyrannique sur toutes les proies qui passent à sa portée dans un tourbillon d’étoffes soyeuses. Ne cessent de papillonner, comme les modèles de sa collection, Anne-Marie, son béguin de toujours, qu’il rabroue et déprécie à l’envi, Lucienne, sa copine du moment qu’il s’apprête à éconduire comme les précédentes dans un donjuanisme effréné, toutes ses employées en dévotion ou en pâmoison, son comptable dans les affres de l’insolvabilité de l’entreprise.

Becker tourne de nuit pour pallier le blackout. Quelques extérieurs dénotent de l’ingéniosité des parisiens confrontés à la pénurie de carburant. Le film ne laisse filtrer bizarrement aucun uniforme allemand dans une capitale fantôme comme si les forces d’occupation l’avaient déserté en Mars 1944, période où le film fut tourné. En l’absence des hommes partis au front ou recrutés dans la Résistance, les femmes revendiquent leur autonomie jusqu’à devenir une menace au patriarcat ambiant tandis que la vie civile reprend ses droits.

Philippe Clarence habille les corps féminins indifféremment comme un sculpteur pétrit la glaise à l’effigie de ses modèles. Ses conquêtes lui tiennent lieu de muses épisodiques auxquelles il dédie ses créations successives qu’il sanctuarise dans une armoire secrète, son “cimetière” personnel.

Le film est construit sur un splendide flash-back à partir d’un panoramique ascendant vers la cime des arbres pour élever l’âme de Philippe au ciel après sa défenestration avec son mannequin d’étalage à l’effigie d’une ancienne muse à laquelle il a substitué l’image iconique de Micheline parée de sa robe d’hyménée.

Falbalas est distribué en salle par “les Acacias” dans sa version restaurée 4K.

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