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Entretien avec Rohena Gera

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« J’espère qu’en regardant le film, nous pourrons faire face à nos propres préjugés et réexaminer notre mode de vie ».

Quelle était votre motivation principale à l’origine de votre projet : raconter une histoire d’amour forte ou dépeindre un aspect peu connu de la société indienne ?

Ce qui m’a motivée, c’est le besoin de comprendre la barrière qui se dresse entre les gens et de voir ce qui se passera si vous la testez … est-ce que la barrière cède?
Il était également important pour moi de parler de cet aspect de la société indienne non seulement pour les spectateurs internationaux qui n’ont pas forcément connaissance de cette situation, mais aussi pour les Indiens qui acceptent ce type de ségrégation. J’espère qu’en regardant le film, nous pourrons faire face à nos propres préjugés et réexaminer notre mode de vie.

La peur d’assouplir, voire de rompre les rapports strictement hiérarchiques semble encore plus présente chez les employés que chez les employeurs. Ratna, par exemple, veille à rétablir la distance avec Ashwin, les employés se contrôlent entre eux… Est-ce à dire que le poids des traditions,des qu’en dira-t-on est encore plus fort pour cette classe sociale ?

Je pense que l’une des raisons pour lesquelles l’Inde n’a pas le type de violence criminelle que le Brésil peut par exemple connaître, c’est que l’idée de l’acceptation de sa propre condition est profondément enracinée dès la naissance … en particulier chez ceux qui vivent une situation difficile. Parfois, nous parlons de «spiritualité» indienne… Je pense plutôt que cette spiritualité est un mécanisme de survie pour donner un sens à une injustice extrême et à la misère. Les gens acceptent donc que leur place soit dans la cuisine, assis par terre pour manger.
Ils travaillent dur pour améliorer leur vie et celle de la génération suivante. Mais le statu quo est globalement maintenu. Si vous ajoutez à cela le poids des obligations sociales et la peur des rumeurs, il devient difficile de casser les règles…

Ashwin revient d’un long séjour aux Etats-Unis, les employés regardent beaucoup la télé, les actualités.  Dans quelle mesure ces connexions avec l’extérieur ont-elle modifié le mode de penser des nouvelles générations ?

J’aimerais croire que les choses changent pour le mieux, mais je ne suis pas sûre … Je pense qu’un accès large et peu coûteux à Internet fait la différence, mais cela va dans les deux sens, car les bigots se font également entendre.
Les relations entre les classes deviennent cependant plus complexes et il y a de plus en plus de discussions et de mouvements contre la discrimination entre les sexes – auxquels je participe ! Mais le patriarcat est tellement enraciné que le changement est terriblement lent.

 La force d’une histoire d’amour repose sur l’alchimie entre les personnages. Ici, cela fonctionne à merveille. Comment y êtes-vous parvenue ? Vous l’avez recherché lors du casting ? Les acteurs ont travaillé d’une façon particulière ?

Je n’ai pas fait de casting pour le rôle de Ratna, je savais instinctivement  que Tillotama[Shome ]se jetterait à corps perdu dans le rôle ! En revanche, pour Ashwin, j’ai fait une audition et Vivek[Gomber]avait une réelle force dans sa proposition. Quand je les ai tous les deux réunis, j’ai senti l’énergie qui allait émaner de cette rencontre.
Nous avons beaucoup travaillé sur le scénario, nous avons également essayé de tourner le plus chronologiquement possible afin que les acteurs puissent sentir au plus près les petits changements des personnages qui se cachent sous la surface.

Les personnages traversent une période difficile dans leurs existences. La pression sociale est forte. Néanmoins, votre mise en scène ne cherche pas à noircir le tableau. Au contraire, le film est lumineux, très vivant, il contient également une scène de danse. Est-ce votre optimisme qui s’exprime ? Un état d’esprit qu’on associe souvent à la culture indienne ?

Le film critique la société indienne mais j’espère qu’il met en valeur les femmes indiennes. C’est un peu une ode aux femmes indiennes qui ne se laissent pas réduire à des victimes. Elles trouvent un moyen de survivre à des circonstances terribles et parfois même de rire. Et de danser. C’est cette vitalité-là que j’espère montrer.

La société doit changer, mais ce changement est si lent que d’ici là, nous devons vivre et rire… pour avoir l’énergie nécessaire pour continuer à lutter.

Avez-vous déjà une idée pour votre prochain film ? Se déroulera t-il toujours en Inde, ou en France, pays dans lequel vous résidez actuellement ?

Je ne suis pas sûre, même si j’ai une idée naissante, je ne suis pas vraiment prête à en parler …

Lire également l’article sur Monsieur.

Photo de droite (Crédit photo Macha Kassian)


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