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DVD « The King of New York »

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Bleu éclatant, doré royal, restauration luxueuse en provenance des éditions Carlotta.

The King of New York, c’est en partie l’histoire de Frank White, gangster richissime, fraîchement sorti de prison, qui bâtit un empire new-yorkais par le sang et sur la drogue. Pour l’interpréter, qui d’autre que Christopher Walken ? Les joues creuses, le regard froid répondant au bleu des éclairages nocturnes, le front dégarni, poussé vers l’arrière, c’est un visage de vampire millénaire que Ferrara obtient pour son film. Appuyé par un dialogue visuel avec le Nosferatu (1922) de Murnau montré dans une séquence à Chinatown, séance partagée par un chef des triades, et Frank White, ce statut inhumain entre vie et mort déborde du personnage principal et irrigue le film d’un liquide épais et mortifère. Tous les chemins mènent à la mort dira-t-on.

Mais les destins funèbres s’appliquent uniquement aux abonnés au champ. À la lisière du cadre, on retrouve une vieille femme, trois enfants, un employé de fast food, coincés au beau milieu d’une arrestation, ils survivent, évacués en quelques minutes. La prise d’otage d’une forte femme noire, elle en sort indemne et est évacuée en quelques minutes. Ce sont eux, ces « vrais gens », dont parle Abel Ferrara dans les bonus. Dans ce film irréaliste, où un hors-la-loi nouveau riche s’improvise baron de la drogue en trois jours, pas de place pour cette couche sociale. Ce qui passionne le réalisateur américain le temps d’un film, c’est cette bulle d’opulence, boursouflée, fermée, inaccessible. The King of New York a ceci de particulier dans la filmographie de Ferrara qu’il ne s’intéresse pas aux bas-fonds de Gotham. Pas de réalisateur fauché en pleine crise existentielle (Snake Eyes, 1993), ni d’étudiante en philo traversant chaque nuit des quartiers malfamés (The Addiction, 1995).

Ce nouveau master HD accentue somptueusement le doré des milieux mondains, cet or transpirant la décadence, qui finit par irradier Frank White lui-même. À cet ocre s’oppose le bleu glacé des échappées nocturnes, du repaire des porte-flingues du roi. Ces teintes charrient une force qui dépasse la simple assignation à une zone sociale. L’or comme signe de déliquescence, le bleu comme territoire mitoyen entre vie et ombre, virant progressivement au noir thanatos dans une séquence de course-poursuite n’ayant presque rien à envier à celles de Friedkin. Parrain par ailleurs des débuts de Ferrara.

Précédant cette action, la décision des deux jeunes policiers (Wesley Snipes et David Caruso) de lutter contre les gangsters par le gangstérisme souligne le tragique, force centrifuge, déjà dégagé par le personnage de Frank White. La position du tandem tranche avec celle de leurs supérieurs (Victor Argo et un acteur non crédité), moins cavalière. Le montage divise, crée deux clans au sein des forces de l’ordre, qui, en bout de film, semblent plus participer du chaos ambiant que du cadre judiciaire. En sortant des carcans institutionnels ou stéréotypés (flics pour les uns, mafieux pour les autres), les personnages centraux gobent le tragique sans le digérer, finissant par le vomir dans des orgies de morts.

Frank White n’échappe pas à cette règle, justifiant l’aide aux enfants défavorisés par la vente de drogue et l’extermination des chefs de gang, un mal pour un bien. Personnalité contradictoire, dramatique, le rôle de Walken est cette figure anachronique, ce « Roi », titre lointain et grotesque pour un pays qui n’a jamais directement connu la monarchie. The King of New York présente les symptômes d’une étrange tragédie décadente, fruit d’une culture outre-Atlantique, dérivée difforme et lointaine des Shakespeare et des Sophocle.

Sous les ordres du Roi, foule de valets et de lieutenants, majoritairement Afro-Américains. En tête de liste, le bouffon et assassin Jimmy Jump (Laurence Fishburne), sorte de joker sautillant, parfaite incarnation de ce que la bande son du film offre aux esgourdes du spectateur. Remplis de moitié par les raps chaloupés de Schooly D, la musique et le scénario avancent à la même cadence. Aucune gratuité clipesque dans ce film là, quand le hip hop déclenche une séquence, ce que scande Schooly D en épouse la trame. Contrairement à Driller Killer (1979), élaborant timidement une piste rock peu intéressante, The King of New York appréhende à la perfection cet instant charnière du rap américain. En 1990, la conscience militante de ce style musical s’évapore au profit d’un gangsta rap tout puissant, ostensiblement « bling bling ». Si Abel Ferrara choisit de réaliser son film quelques années plus tard, il aurait été anachronique de choisir un acteur blanc pour endosser l’armure de Frank White.

Ce millésime filmique estampillé 1990 s’inscrit en marge du reste de la filmographie de Ferrara. Budget solide, grosse équipe, image filtrée, irréalisme assumé, The King of New York démontre que même sur un terrain social peu arpenté durant sa carrière, notre Abel peut faire des miracles.

Suppléments :

En bonus, un entretien du réalisateur par la spécialiste ès Ferrara Nicole Brenez, auteur notamment des livres Abel Ferrara, le mal mais sans fleurs (Cahiers du Cinéma, 2007) et d’Abel Ferrara (The Illinois Press University, 2007). Ferrara revient sur la genèse du film, le recadre dans ce New York de limousines et de rappers et évoque sa collaboration, prolongée sur quatre films, avec Christopher Walken.

Second supplément, l’interview d’Augusto Caminito, producteur du film. Il évoque sa relation sans soubresauts avec le réalisateur et conclut par l’évocation de l’existence fœtale de deux préquelles à The King of New York.

The King of New York d’Abel Ferrara – DVD édité par Carlotta – Sortie le 24 octobre 2012.
 

Titre original : The King of New York

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Durée : 101 mn


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