DVD « Bullhead »

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À ceux qui auraient malencontreusement raté sa sortie en salles, l’édition DVD de « Bullhead » propose plus qu’une simple séance de rattrapage.

« Mugis encore si tu peux.
Minotaure de rien, minotaure de peu. 
»
(1)

Des premières images de Bullhead, on retient un plan au rythme lent et continu. Un homme, que l’on identifie encore seulement par son attitude, avance d’un pas dont la lourdeur ralentit tout autour de lui. La caméra garde ses distances, elle l’observe sans le brusquer. Matthias Schoenaerts semble prêt à tout abattre sur son passage, pareil à un taureau entrant dans l’arène. Dès le début, son corps envahit l’écran et le cadre. Sa présentation mutique donne à cette silhouette une stature massive que le propos du film adoucira sans pour autant l’abolir.
Puis un gros plan du visage de Jacky, ou de Matthias, peu importe tant l’un et l’autre fusionnent et pénètrent ensemble le spectateur. Cette figure, plongée dans un clair-obscur éblouissant nous révèle une véritable gueule animale. Sa tronche est marquée. Son profil, cabossé. L’homme, ou l’animal (comme l’ombre et la lumière, nous ne percevons pas tout), affiche une mine décontenancée, de graves cernes ornant un regard défoncé. Ses yeux semblent fixer la caméra mais, pourtant, ne nous regardent pas. Cet état de semi-léthargie, il le doit à sa terrible came : la bête n’est pas née d’hier. Jacky s’injecte des hormones jusqu’à l’excès. Derrière sa moue renfrognée, l’animal rumine. La caméra le fixe comme un fauve en cage.
 
 

 
 
Survient un plan large : Jacky, entièrement nu, est assis sur le rebord de la baignoire (sa posture n’a rien a envier aux statues grecques). Le corps, tout en tensions, affiche une raideur surprenante. Chacun des muscles semble contracté à l’extrême jusqu’aux orteils, sur le qui-vive, prêts à bondir. Enfin, la bête se lève. Son avancée, toujours au ralenti, et son corps, dont la raideur cède la place à une souplesse étonnante, se fond en une mécanique de gestes et de pas instinctive. Sous la pression de la masse, l’homme-taureau. En de lents panoramiques et travellings, la caméra descend délicatement, presque sensuellement, le long de ce corps transpirant qui paraît constamment dépasser ses propres limites. D’autres fois encore, elle s’attarde sur lui, lui tournant autour comme pour le cerner, pour tenter de le comprendre. Comme dans ce plan où, toujours plongé dans une semi-obscurité, Jacky se démène, donne des coups de poing dans le vide, ne se défoulant sur rien d’autre que l’air environnant. Son souffle haletant se mêle à un grognement bestial et rend l’homme habité par une sombre créature que l’on redoute au début du film. Dans les premiers instants, en effet, Jacky a l’air d’un type qui fonce tête baissée.
 
 

 
 
Dans The One Thing To Do (2005), court métrage de Michaël R. Roskam, qui annonce déjà le style que le cinéaste développera avec Bullhead, on trouve Matthias Schoenaerts avec quelques années et plusieurs kilos en moins. Avant de se transformer en taureau athlétique, l’animal n’était rien moins qu’un loup chétif, mais déjà inébranlable. Un regard craintif sur un corps vigoureux. Déjà, son personnage d’Edward était muet et brutal. Longiligne, son physique est à cette époque encore indompté. Il n’a pas l’apparence lubrique et barbare qu’on lui connaît à partir de Bullhead. Le corps de Matthias Schoenaerts aura beau évoluer, se transformer du tout au tout, son regard, lui, restera figé dans sa douceur enfantine. Jacky a l’allure d’un monstre (auquel pourtant on s’attache) mais tout ça n’est que déguisement : il enfouit son âme et sa souffrance en lui, jusqu’à ce qu’un jour il explose. Le corps nu de Matthias Schoenaerts, dans Bullhead puis très vite dans De rouille et d’os, nous est exposé sous toutes ses coutures. Dans le film d’Audiard, le corps brut et résistant d’Ali s’acharne à briser la glace pour sauver son enfant. Dans celui de Roskam, Jacky se construit lui-même une forteresse pour protéger l’enfant qui a fait de lui ce qu’il est : un homme rongé par la douleur. Ali et Jacky sont deux personnages aux caractères différents que Schoenaerts réunit dans un même corps : il fait évoluer cette silhouette en l’affinant. Ali a les traits plus humains que Jacky. Mais il reste toujours un puissant minotaure s’attendrissant pour une sirène (Lucia chez Roskam, Stéphanie chez Audiard). Ce paradoxe qu’il porte en lui est l’essence même de son personnage. Sa présence nous est à la fois proche et lointaine, notre désir à la fois attirance et répulsion. Au contraire de ses paroles, c’est sa silhouette qui s’articule : le mutisme au service du corps. Son regard, perdu en hors-champ, est soit plongé dans la défonce hormonale soit en train de se remémorer le passé. Et c’est ainsi par l’intermédiaire de ce regard que prennent forme les flashes-back dans lesquels on remonte avec lui une vingtaine d’années auparavant. Roskam reste modéré dans l’utilisation de ces flashes-back et il arrive, grâce à ce parallèle (la relation entre l’homme et l’enfant que Jacky a été prend de plus en plus consistance au fur et à mesure qu’avance le film) à installer une véritable situation de crise à l’intérieur même de ce personnage. Cet être à l’apparence si lisse, si brute, si parfaite, n’est donc pas si vide de consistance. Le spectateur, en empathie, se demande à chaque instant si Jacky va enfin péter un plomb. La scène finale de l’ascenseur, apothéose sanglante, fait preuve d’une maîtrise époustouflante. Le triomphe de la bête.

Des Flamands qui ne voient pas la vie en rose.

Les bonus proposés dans cette édition DVD satisferont les spectateurs désireux d’en connaître plus sur la carrière de Michaël R. Roskam. Nous est ainsi donnée la chance de découvrir deux de ses courts métrages : Carlo (2004) et The One Thing To Do (2005). Ce dernier film nous fait découvrir Matthias Shoenaerts et met en exergue l’atmosphère sombre et masculine dans laquelle vont baigner les films de Roskam.
Court-métrage d’une vingtaine de minutes, The One Thing To Do met en scène deux Flamands débarquant sur le sol corse, en quête d’un certain Ernest Carpentier, qui ne sait pas lui-même qu’il est activement recherché, et même cité à comparaître pour crimes de guerre. Comme souvent chez Roskam, la caméra, à l’épaule, se fait tremblante, tournant autour des acteurs en des flous déséquilibrés et des ralentis nauséeux. L’atmosphère est pesante et l’espace, par des plans toujours plus serrés, nous rend claustrophobes.
 
 


Matthias Shoenaerts dans The One Thing To Do

Carlo est une manière de découvrir l’humour dont sait faire preuve Roskam à l’égard de ses personnages, en les traitant jusqu’à l’absurde. En situant son histoire entre Saint-Trond et Liège, il déroule le tapis rouge à la fameuse animosité existant entre Flamands et Wallons. Comme dans ses autres films, Roskam n’y va pas de main morte avec tous ces hommes obnubilés par leurs problèmes d’ego et de virilité. En donnant à ces provinciaux flamands un caractère de mafieux, le cinéaste a, dès ses débuts, rendu son cinéma original et singulier.

En 2012, Michaël R. Roskam s’est vu confier la réalisation de The Tiger, adaptation du roman éponyme de John Vaillant, produite par Brad Pitt et Darren Aronofsky. Reste à espérer que le cinéaste ne perde pas de vue son excentricité flamande. Il ne serait pas le premier à se vendre.

Dans les bonus, également, un entretien filmé avec Matthias Shoenaerts.

 

Bullhead, de Michaël R. Roskam – DVD édité par Ad Vitam – Sortie le 4 septembre 2012.

(1) Robert Desnos, Minotaure, dans Destinée arbitraire, 1975.
 

Titre original : Rundskop

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