Select Page

Compartiment N°6

Article écrit par

Entre road-movie immobile et film d’amour, Judo Kuosmanen impose brillamment son style et son âme.

 

Adaptation littéraire du roman de Rosa Liksom

Auréolé du Grand Prix remis par le jury du festival de Cannes 2021, alors qu’il aurait mérité largement la Palme d’Or, Compartiment N°6 est sans doute le film de l’année, un film qui ne s’oublie pas, qui vous marque à jamais. Un film en forme de road-movie quasi immobile, puisque tout (ou presque) se passe dans le huis-clos d’un de ces trains russes à l’ancienne, avec couchettes luxueuses, compartiments populaires et vrai wagon-restaurant. Encore une adaptation très libre d’un roman qui porte le même titre que le film, Compartiment N°6, de Rosa Liksom. Cependant, Juho Kuosmanen, déjà consacré à Cannes en 2018 avec le Prix Un certain regard pour Olli Mäki, fait partie de ces réalisateurs qui préfèrent oublier les intrigues du livre pour écrire leur scénario et se sentir plus libres, ainsi qu’il le confie dans le dossier de presse : « Lorsque j’ai terminé le livre, j’ai pensé qu’il était trop difficile à adapter. Mais avec le temps, comme j’ai la mémoire courte, j’ai oublié une grande partie du livre, et j’ai commencé à ressentir à nouveau l’envie de l’adapter tout en pensant que ce n’était pas possible. » Il a rencontré par la suite l’auteur mais celle-ci n’a pas participé au scénario, qui a été co-écrit par Andris Feldmanis, Livia Ulma et Juho Kuosmanen.

 

Un film d’amour, de solitude et de mélancolie

Le film, d’une grande beauté plastique, est servi par l’image au gros grain de J-P Passi qui lui apporte une sorte de mélancolie et de non finitude, comme ces magazines qu’on pouvait feuilleter dans les années 60. Il commence par une scène filmée caméra à l’épaule au cours d’une soirée moscovite qui réunit des intellectuels et des artistes. On y fait la connaissance de Laura, jeune étudiante étrangère, hébergée dans le superbe appartement d’une professeur dont elle deviendra vite amoureuse, et qui doit partir le lendemain toute seule en train visiter le site des pétroglyphes de Mourmansk dans le Grand Nord de la Russie. On se doute que le voyage va durer quelques jours et qu’il sera éprouvant.

 

Voyage Voyage de Desireless

Au cours de la soirée, les invités s’amusent à faire deviner les auteurs de certaines citations, dont une, de Marilyn Monroe, va servir de prolepse à la suite du film. « Only parts of us will ever touch parts of others – one’s own truth is just that really – one’s own truth. » (traduction approximative : Seules d’infimes parts de nous-mêmes parviendront à toucher l’âme des autres – sa propre vérité n’est que cela – sa propre vérité). Et en effet, au cours de ce voyage, Laura partagera le compartiment avec un jeune Russe, Ljoha, complètement différent d’elle et pourtant leurs âmes se toucheront finalement. Le film raconte le rapprochement de ces deux êtres solitaires que tout sépare et que le voyage réunira. Il est bien sûr servi à merveille par deux acteurs sublimes : Seidi Haarla et Yuriy Borisov qui sont deux lumières illuminant ce film d’une étrange et palpitante clarté, comme une balise dans l’obscurité. Compartiment N°6 est parcouru par la musique qu’on avait entendue au début du film au cours de la soirée, où les invités dansaient sur le célèbre standard de Desireless, Voyage Voyage, qui va en effet servir de thème musical à ce film de voyage. Au passage, on peut observer avec plaisir que ce tube des années 80 se retrouve aussi dans deux autres films qui vont sortir au cours de ces semaines, La déesse des mouches à feu d’Anaïs Barbeau-Lavalette et De son vivant d’Emmanuelle Bercot, tous deux proposant une autre interprétation que celle de Desireless, celle de Soap&Skin.

 

Titre original : Hytti nro 6

Réalisateur :

Acteurs : , ,

Année :

Genre : ,

Pays : , , ,

Durée : 107 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Derniers Chrysanthèmes

Derniers Chrysanthèmes

« Derniers chrysanthèmes » fait implicitement allusion à la floraison tardive dans son épanouissement qui se fane avec le temps selon un processus irréversible d’étiolement. La métaphore porte ici sur une communauté d’anciennes geishas qui ne sont plus dans “la fleur de l’âge”; ravivant leurs nostalgies dans le Tokyo désenchanté d’après-guerre. Aperçu…