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Coffret Six Feet Under : l´intégrale

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Jamais téléspectateur n´avait approché la mort d´aussi près avant Six feet under. Retour sur le chef-d´oeuvre immortel créé par Alan Ball.

Jamais téléspectateur n’avait approché la mort d’aussi près avant Six feet under (que l’on traduira par Six pieds sous terre). Ceux qui ne connaissent pas vraiment la série pourraient s’en faire une idée faussement morbide. Morbide ? Magistrale, plutôt ! Son réalisme émotionnel et sa franchise corrosive en ont fait une œuvre incontournable. Retour sur le chef-d’œuvre immortel créé par Alan Ball.

Respirez. Vous êtes sur les hauteurs des collines de Californie et une majestueuse demeure surplombe le paysage. L’écriteau planté dans le jardin vous souhaite la bienvenue chez les Fisher, entreprise familiale… funéraire. Allons, ne reculez pas. Après tout vous serez bien obligés de passer par là, un jour où l’autre. Allez-y, poussez la porte. Voilà. Direction le sous-sol, c’est ici que tout commence… si l’on peut dire. L’homme en blanc qui est en train de recoller un crâne, c’est Federico Diaz, dit Rico (Freddy Rodriguez) : marié, père de deux enfants, parvenu au sommet de l’art de la thanatopraxie (embaumement pour les profanes).

A ses côtés, en costumes sombres, les frères Fisher, Nathaniel Junior (Peter Krause) et David (Michael C. Hall) se préparent pour une cérémonie funèbre qui a lieu à l’étage. Depuis la mort soudaine de leur père, survenue lors du premier épisode, ils sont les (heureux ?) propriétaires de l’entreprise familiale. Suite plutôt logique pour David qui avait toujours travaillé aux côtés de son père. Mais pas pour Nate qui avait rompu les ponts avec sa famille pour échapper à l’invitée envahissante de son enfance : la mort. Celle qui l’a rendu à la fois spirituel et hédoniste. Est-ce que vous sentez ? Non, pas l’odeur du méthanol ! Non, ce lien particulier entre Nate et David. Deux frères étrangers que cette reprise de flambeau va solidement rapprocher, particulièrement au cours de l’ultime saison.

De retour au rez-de-chaussée, les proches du défunt du jour se pressent vers le cercueil en silence. Après les avoir accueillis, écoutés, et conseillés, Nate et David épaulent, consolent, partagent comme à chaque fois leur peine. « Comment réagirait Brenda ? », voilà ce que s’interdit Nate de penser, imaginant sa fiancée face à sa propre mort. « Si c’était Keith ? », tremble parfois David qui songe à son compagnon. Car ces deux hommes, s’ils semblent impassibles, ressentent chaque situation de manière vivace, donnant à leur vie un petit goût mort. Cela les a rendus vulnérables et d’autant plus sensibles. La porte s’ouvre. Claire (Lauren Ambrose) revient des cours. Adolescente et petite dernière de la fratrie, elle a du mal à gérer l’univers peu commun qui l’entoure, et qui pourtant est en train de construire sa personnalité. L’air détaché, elle décoche l’une de ses mimiques gênées à ses frères avant de monter se préparer un encas.

Les lueurs filtrées par les rideaux et le vert anis des murs confèrent à la cuisine une atmosphère mélancolique. Ruth (Frances Conroy) est là, face à la fenêtre. Sa crinière rousse fait dos à Claire. Ruth a été transformée par la perte de son époux. Elle s’est aperçue de la relative connaissance qu’elle avait de ses enfants et du temps qu’elle ne sait jamais accordée. Elle tente aujourd’hui de raccrocher le tablier de femme au foyer qui l’a comprimée toutes ces années durant et auquel elle se raccroche encore parfois, consciente de son cloisonnement. La cohabitation entre Claire et Ruth est compliquée. Telles deux adolescentes d’âge différent, elles aspirent à la même indépendance dans un souci constant de réconfort.

N’ayez crainte. Six feet under ne se contente jamais de décrire platement la vie des Fisher. Celle-ci est d’ailleurs ponctuée par les apparitions impromptues de Nathaniel senior (Richard Jenkis) qui semble incarner l’ironie douloureuse de ce besoin de comprendre l’incompréhensible : soi-même face au temps. Chaque épisode imprime un peu plus leur vie dans la nôtre. La série plonge au creux de l’humain, dans ses recoins les plus sombres et les plus inconscients. Lorsque la caméra et ses images léchées nous saisissent, inutile de fermer les yeux. Il est trop tard. La douleur s’installe. Et pourtant, elle fait du bien.

Alan Ball, créateur et producteur exécutif de la série s’était déjà fait remarquer avec American Beauty, long métrage qui titillait amèrement les valeurs américaines. Mais avec Six feet under, il prend (et donne) un plaisir délirant à jouer avec les tabous et à les faire exploser en pleine figure. Quoi de plus dérangeant qu’une série télévisée dont le héros est la mort ! Ayant obtenu carte blanche de la part de la HBO (chaîne qui fit découvrir Les Sopranos et Sex and the city) dont le but était de « bousculer le téléspectateur », Alan Ball a laissé sa transe acide envahir les écrans le temps de cinq sublimes saisons.

La mort. Partout. A chaque instant. Alan Ball l’a rendue omniprésente, naturelle et soudaine. Une seule issue : l’accepter. C’est pourquoi chaque épisode commence par une fin, celle d’une vie. Sans banaliser l’événement, Six feet under le rend au contraire intime, inattendu voire anecdotique. Un jour une vieillarde s’endort pour ne jamais se réveiller… sur la lunette de ses WC ; le lendemain un homme meurt écrasé par sa propre voiture alors qu’il tentait de ramasser son journal. Puis fondu au blanc. Le défunt s’envole vers la lumière blanche, il approche peut-être de son paradis. En signe d’épitaphe, son identité et ses dates de naissance et de mort. L’épisode est ensuite l’occasion d’explorer la mort, ses conséquences, sa beauté, les réflexions qu’elle inspire.

Attention ! Six feet under n’est pas une série déprimante. La série exprime ses idées sans édulcorant. La plupart des non-dits de la société se retrouve autour de sa table. Du décès d’un nouveau-né à la fausse couche d’une future mariée, d’un coming out difficile à une homoparentalité heureuse, ou encore d’un amour incestueux à un rejet de la fidélité, les scénaristes ont décidé, avec honnêteté et humanisme, de ne ménager personne. La force de cette famille fictive que l’on jurerait avoir réellement connue vient du fait qu’elle partage son angoisse existentielle.

La psychologie des personnages, sculptée par des scénaristes-orfèvres, les tableaux mélancoliques qui prennent vie à chaque plan, une bande-son minutieuse et faussement discrète, l’apparence compte ici autant que l’essence. De même que l’obscurité est nécessaire pour faire briller la plus timide des lueurs, la mort l’est tout autant pour rendre la vie précieuse. Six feet under est peut-être là pour le rappeler. Enfin l’ultime saison, puissamment lacrymogène, s’achève. Il est temps de comprendre que tout à une fin.

Quoique… Certaines choses sont éternelles, comme l’empreinte laissée par la série dans le monde de l’audiovisuel. Six feet under n’est pas la première série à voir le jour de parents issus du milieu du cinéma. Il y eut Twins Peaks de David Lynch. L’idée originale du scénariste Alan Ball et l’inspiration esthétique puisée dans le cinéma plutôt que dans les standards de la télévision (certains plans de la cuisine rappellent l’atmosphère d’American Beauty, tandis que la complexité des personnages est digne de Lost in Translation de Sofia Coppola) confèrent à la série une dimension cinématographique.


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