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Chromosome 3 (The Brood – 1979)

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Troisième long-métrage de Cronenberg, Chromosome 3 est sans doute la fable la plus radicale qui soit sur la peur du couple, de l´inconscient, et par extension, de l´autre.

Déjà bien ancré dans le genre qui le rendra célèbre, le cinéaste canadien n’a de cesse d’utiliser le champ du fantastique comme terrain d’expérimentation pour toutes ses métaphores et obsessions. A l’époque de la sortie de Chromosome 3, la critique n’a peut-être pas encore mis le doigt sur ce concept de « nouvelle chair » que Cronenbreg portera à son paroxysme avec La Mouche. C’est pourtant dans Chromosome 3 qu’il s’exprime pour la première fois de manière vraiment argumentée, ajoutant au prétexte du contenu dramatique (la séparation d’un couple et l’enjeu pour lequel ils s’opposent : la garde de leur fille) une dimension fantastique où de discrètes métaphores peuvent pointer le bout de leur nez.

Soudain, le monstre

Que The Brood (ou « La couvée », titre original de Chromosome 3) s’ouvre sur une séance de psychiatrie avant-gardiste et théâtrale sur fond noir n’est pas un hasard : de l’aveu même de son réalisateur, ce film étrange et ô combien maîtrisé a fait office de catharsis face à un événement bien réel : le divorce houleux de Cronenberg, et la garde de leur fille Cassandra.

L’histoire du film, resté dans l’ombre de ses prestigieux successeurs (la saga Scanners et le visionnaire Vidéodrome) : Frank élève seul sa petite fille de cinq ans depuis que son ex-femme, Nola, a été internée. Elle suit dans le centre « Summerfree » un traitement révolutionnaire initié par le Dr. Raglan, qui travaille sur l’extériorisation de la rage de ses patients, de manière littéralement physique. Au cours de ses séances théâtrales, les patients du docteur laissent apparaître des plaies sur tout leur corps, manifestations physiques de leur détresse intérieure, qui s’explique par des conflits oedipiens ou une psychose latente. Le traitement a d’ailleurs des effets dramatiques sur Nola, qui va par la suite « enfanter » une horde de nains belliqueux s’attaquant à tous ceux qui l’ont tenu éloignée de sa fille…

Cronenberg n’a jamais eu peur de bousculer les certitudes, et de montrer sans fard la monstruosité la plus humaine qui soit. Le film n’hésite pas à aborder frontalement des thèmes pour le moins sensibles :  maternité monstrueuse, masochisme médicinal, violence infantile… Loin des débordements gore de Frissons, ou des spectaculaires effets spéciaux de Scanners, Chromosome 3 fonctionne d’abord sur la suggestion. De manière méticuleuse, le réalisateur installe ses personnages, opposant géographiquement la maison vintage et l’entourage familial de Frank à l’Institut, bunker niché au cœur de la forêt qui dégage ce familier parfum d’inhumanité architecturale, qu’on retrouve dans tous les Cronenberg tournés au Canada. L’irruption du suspense et de l’horreur, via une agression domestique, donnant la part-belle au hors-champ et à la contre-plongée, n’en est que plus détonnante. Cronenberg s’affirme là en précurseur, aux côtés de Carpenter et Argento, de l’horreur cinématographique moderne, où la caméra se met à "dicter" la tension qui doit étreindre le spectateur (qui n’est pas sans rappeler les travellings latéraux de Halloween, ou les zooms en rafale de Suspiria). Réduite à une amorce de corps dans le cadre, la menace demeure, comme dans ces classiques, un temps indéfini, avant de révéler au grand jour sa monstruosité.

L’autre derrière le voile

Sans négliger le côté ludique de la découverte progressive d’un secret inavouable, Cronenberg enfile dès lors les scènes cultes, dès l’arrivée des petites silhouettes encapuchonnées et menaçantes dans une école primaire. Une scène à l’ambiance presque primitive, car fondée uniquement sur le contraste des déplacements et des mimiques de chaque protagoniste : d’un côté, les enfants apeurés, qui se figent dans leur sourires, de l’autre, les nains encapuchonnés, à la démarche claudiquante, qui ne s’expriment que par des borborygmes et s’attaquent au symbole même de la sécurité, l’adulte. On notera aussi par la suite la séquence de l’autopsie interloquée d’un des petits monstres lâchés par Nora. Sans surprise, le héros soupçonne vite le docteur d’être responsable de ce mini-carnage, et s’en va amorcer le dénouement de l’histoire en allant à l’institut.

C’est dans cette dernière demi-heure que les ambitions thématiques de Cronenberg se font jour : la confrontation entre Frank et Nora se joue désormais sur un autre terrain que celui de la compassion et de l’empathie.  A ce stade, sans être un mauvais père, Frank a du mal à gérer sa solitude parentale, et malgré l’affection qu’il porte à sa femme, un ressort s’est cassé dans leur relation. Le décalage est net avec Nora, toujours amoureuse, comme transfigurée par sa maternité issue d’une manipulation psychique : dans cette scène-clé, un des grands moments de la carrière du maître, l’actrice Samantha Eggar, vaporeuse dans sa nuisette écarlate, lève littéralement le voile sur sa véritable nature. Elle est l’apôtre, la première du genre, de la nouvelle chair, celle qui enfante par son simple désir une horde (ou couvée) d’enfants en totale adéquation télépathique avec elle. Elle est aussi une image fantasmée de la future ex-femme de Cronenberg, qui à l’époque du film, était tombée sous la coupe d’une secte et menaçait, comme dans le scénario, l’intégrité physique de leur fille. Plus que dans ses autres films, la froideur de Chromosome 3, et ce même dans ses scènes supposées chaleureuses (les tentatives de drague de Frank, par exemple), se pare d’une certaine distance où sourd un discret despéroir, une envie d’asociabilité qui renvoie illico à la prose de Camus.

Sans entrer trop dans les détails de ce qui constitue une période personnelle pourtant charnière dans la vie du cinéaste, ce parallélisme troublant donne, en tout cas, d’autant plus de puissance à cette séquence visuellement terrifiante, où se lit la soudaine peur de l’autre, la prise de conscience traumatique que l’être intime, l’être aimé, n’est pas ce double que nous croyons être, mais un opposé, un visage étranger et perverti par un inconscient soudain révélé. Dès lors, point de retour possible : la seule issue, c’est la destruction, la fuite, l’oubli.

A ce constat pessimiste s’ajoute, comme il est de rigueur dans ce type de récits, la punition méritée de l’imprudent docteur (savoureux Oliver Reed, dont l’imposante voix hante chaque image du film), qui périt sous les coups des monstres qu’il a contribué, indirectement mais volontairement, à engendrer. La morale est a priori sauve, puisque Frank peut repartir avec sa fille, mais, mais… l’horreur n’a pas de frontière. La chair n’a pas de maître, elle obéit à ses propres mutations pré-codifiées (la savant incarné par Jeff Goldblum dans La Mouche en fera la douloureuse expérience), et, nous suggère la dernière scène, ce qui a transformé la mère … pourrait bien transformer la fille. Vous avez dit catharsis ?

Titre original : The Brood

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Durée : 90 mn


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