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Chacun à son poste et rien ne va

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La ville, révélateur de toute la vilenie ordinaire et de l’aliénation de l’individu pour Lina Wertmüller.

Chacun à son poste et rien ne va conclut après Mimì métallo blessé dans son honneur (1972) et Film d’amour et d’anarchie (1973) une trilogie à la thématique et à la construction similaires qui contribua à consacrer la réalisatrice Lina Wertmüller. Dénonçant tour à tour le machisme latent ou encore le retour de l’idéologie fasciste en Italie, ces deux films prenaient toujours comme postulat l’arrivée d’un provincial (incarné par Giancarlo Giannini dans les deux cas) dans une grande ville (Turin dans Mimì métallo blessé dans son honneur, Rome dans Film d’amour et d’anarchie) où une suite de désillusions et d’évènements dramatiques allaient le transformer. Alors que les autres films prenaient d’autres chemins passé cet argument de départ, Chacun à son poste et rien ne va l’approfondit au contraire avec ce récit choral narrant les hauts et surtout les bas d’un groupe de jeune gens venus chercher fortune à Milan.

 

Lina Wertmüller présente ces six protagonistes le temps d’une scène d’ouverture limpide avec les deux amis Carletto (Nino Bignamini) et Gigi (Luigi Diberti), la jeune et innocente Sicilienne Adelina (Sara Rapisarda) ainsi que sa tante Issota (Isa Danieli) ou encore Sante (Renato Rotondo), amoureux transi de la belle vendeuse Mariuccia (Lina Polito). Le caractère de chacun et ses dérives futures sont déjà figés dans cette entrée en matière – le fait que Gigi n’ait par nécessité aucun scrupule à garder la mobylette volée annonce sa « carrière » à venir – mais le sentiment qui domine, c’est que la ville de Milan, trop grouillante, trop rapide et trop immense, semble déjà noyer nos personnages, comme le montrent ces plans larges lourds de sens où Carletto et Gigi évoluent tels des lilliputiens insignifiants dans le vaste paysage urbain. Comme toujours chez Lina Wertmüller, la tonalité comique va progressivement céder la place à la tragédie tandis que la vie citadine éreintante et ses besoins matériels croissants vont briser nos héros. Le groupe d’amis, par solidarité et volonté d’économie, va choisir de vivre en communauté dans un grand appartement, mais de cette initiative collective va au contraire ressurgir le plus grand individualisme lorsque les codes de la vie urbaine seront plus ou moins assimilés. Cette aliénation du monde moderne est montrée par étapes par la réalisatrice.

 

Ce sera d’abord par le cadre du travail avec les divers petits boulots de fortune effectués par les personnages. La description quasiment documentaire des abattoirs ou des Halles alterne ainsi avec celle beaucoup plus stylisée d’une cuisine de restaurant dont l’activité frénétique et lobotomisante n’a rien à envier au travail à la chaîne de Les Temps Modernes (1936) de Charles Chaplin. Lina Wertmüller multiplie les travellings et mouvements de caméra pour sillonner cette cuisine s’agitant comme une fourmilière tandis qu’une photo brumeuse réduit progressivement – notamment lors de la dernière séquence du film – les travailleurs au rang de silhouettes anonymes dont on ne distingue même plus les visages. La supposée solidarité entre travailleurs prend d’ailleurs du plomb dans l’aile au sein d’un tel cadre, faisant ressurgir les antagonismes régionaux Nord/Sud (scène hilarante où une serveuse balance un rageur « Piémontais de merde ! » à un cuisinier, avec bagarre générale qui s’ensuit) et dénonçant la vacuité des mouvements syndicaux. Les personnages conservant la même innocence du début à la fin sont déjà condamnés. Carletto est ainsi témoin du capitalisme moderne dans ce qu’il a de plus cruel dans son travail (les femmes expulsées alors qu’elles ramassaient des fruits abandonnés aux Halles) ou via le refus d’Adelina de l’épouser car cela serait « anti économique » au vu son maigre salaire. Les figures les plus tragiques sont celles du couple Sante/Mariuccia, le Sicilien accumulant sans le vouloir une marmaille d’enfants plus adaptés à la vie en plein air de son pays qu’aux appartements exigus milanais, et tandis que son épouse s’affaiblit sous le poids des grossesses, lui va littéralement se tuer à la tâche pour nourrir sa famille coûte que coûte. À l’inverse, pour les plus « débrouillards », les exigences de la vie urbaine seront rapidement assimilées, Adelina facturant le moindre service rendu dans la maison tandis que Gigi découvrira bientôt les joies de l’argent facile dans le monde du crime.

 

 

Ce changement d’idéologie trouve son prolongement dans la sophistication vestimentaire croissante, la Sicilienne bigote coincée Adelina délaissant foulard et robe longue pour mini-jupe, teinture et coupe garçonne tandis que la tenue d’ouvrier poussiéreuse de Gigi laisse bientôt place aux costumes tirés à quatre épingles. Ceux qui auront renoncé à tout ce qui nourrit la sociabilité et le contact humain (l’amitié ou la vie de couple) réussiront, ceux qui auront cédé (Sante et Mariuccia) ou rêvé (Carletto) de ce modèle classique et dépassé verront leurs rêves brisés sur les rives de l’impitoyable monde moderne. Le message est lourdement asséné par Wertmüller avec ce miroir déformant du couple voisin monstrueux se débattant dans l’insalubrité de leur logement. Le titre trouve enfin son sens avec ce constat amer d’un monde moderne parfaitement ordonné mais où personne ne s’épanouit, réduit à l’état de pion sans volonté propre. Lina Wertmüller brasse sans doute trop large dans son étude – le fascisme latent avec l’attentat final, la spéculation immobilière viennent se greffer aux thèmes récurrents du machisme et de l’anarchie – et le film s’avère moins équilibré que Mimì métallo blessé dans son honneur. La force de ce casting typé et la façon insidieuse qu’a la satire de virer au mélodrame finissent pourtant par nous emporter, à l’image de la dernière scène aussi poignante que cinglante, où après s’être oublié le temps d’un bref instant suspendu, chacun retourne effectivement à son poste, et ce même si rien ne va.

Titre original : Tutto a posto e niente in ordine

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Durée : 110 mn


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