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Casier judiciaire

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« Casier judiciaire » est considéré comme un opus expérimental mineur dans la filmographie de Fritz Lang où l’influence brechtienne est néanmoins prépondérante grâce à un livret musical signé Kurt Weil et une rhétorique théâtrale qui pourfend les codes hollywoodiens. En version restaurée.

Casier judiciaire est une curiosité dans l’oeuvre de Fritz Lang. Le cinéaste s’y livre au mélange des genres : film noir, romance sentimentale, comédie burlesque, série B édifiante et moralisatrice, vaudeville musical, screwball comédie. Le scepticisme foncier et viscéral du metteur en scène diffuse une sourde paranoïa curieusement dépourvue de l’âpreté réquisitoriale de ces deux premiers opus d’exilé hollywoodien : Furie (1936) et J’ai le droit de vivre (1937).

Comme une empreinte indélébile sur la condition humaine, un casier est une autre prison dont on ne sort jamais

Une galerie d’anciens détenus libérés conditionnellement est embauchée par un employeur aux idées progressistes (Harry Carrey) qui se met délibérément en infraction avec la loi en tentant de les réhabiliter à l’insu de ses clients dans son grand magasin à son enseigne: « Morris ». En contrôlant cette faune d’ex-gangsters sur la voie de la rédemption, Morris devient un Dr Mabuse en positif.

Le synopsis pourrait s’apparenter à nombre de films de série B de cette période tourmentée. Ainsi du Rue sans issue de William Wyler tourné la même année avec Sylvia Sidney.

Le titre français « Casier judiciaire » par sa sécheresse procédurale évoque l’empreinte juridique des condamnations pénales passées. En cela, il ne restitue que l’ étau déterministe des choses : l’idée irrévocable sous-jacente qu’un fichage est une autre prison dont on ne sort jamais comme une empreinte indélébile sur la condition humaine.

Le titre original « You and me » s’appesantit sur la romance noire et grinçante de Joe et Helen, deux tourtereaux embarqués dans un « mariage à perpétuité » inspirant l’affection que les rigueurs d’une loi scélérate empêchent théoriquement de convoler ensemble et qui ,malgré tout, prennent du bon temps bien que rattrapés par leurs errances passées. Le couple fauché voyage astucieusement « par procuration » en faisant la tournée des restaurants ethniques de la ville.

Dans ce contexte de criminalisation galopante due aux lendemains qui déchantent de la grande dépression, à la poussée du national-socialisme en Europe et à la levée conjointe des boucliers des pays opprimés face à l’oppresseur nazi, Fritz Lang fait appel à Kurt Weil, compositeur émérite de complaintes
lancinantes réconciliant grande musique, cabaret, jazz, vaudeville dans un même creuset populaire.

Sans doute entend-il insuffler cette légèreté loufoque et outrancière dans la dénonciation capitaliste qui était déjà l’apanage de « l’opéra de quat’sous » monté en 1928 par le dramaturge Bertolt Brecht sous une république de Weimar vacillante puis adapté au cinéma en 1931 par Georg Wilhem Pabst.

 

 

Sentimentalité de la promiscuité carcérale

Lang propose une parodie farcesque à mille lieues de ses préoccupations déterministes où des voyous invétérés et non plus la police pactisant avec les bas-fonds comme dans M le maudit (1931) frayent avec d’autres voyous repentis pour renouer avec cette sentimentalité de la promiscuité carcérale. Dans cette
confraternité de l’incarcération, les codétenus s’inventent des rites qui les arrachent momentanément à leur isolement forcé. Ici, capitalisme et banditisme achoppent, démonstration chiffrée à l’appui, sur leur point de divergence : le crime ne paie pas.

Casier judiciaire est didactique dans son rejet du réalisme qui se refuse à toute caractérisation définitive des personnages. Le film reprend à son compte cette forme épique du théâtre brechtien qui joue l’effet de distanciation pour désaliéner le spectateur.

Le choeur des bandits à l’unisson, à la manière des drames antiques, épouse les revendications du phalanstère comme ce « stick to the mob » entonné par la bande dérisoire de Barton Mac Lane pour ramener Joe Dennis (George Raft) dans le giron faussement protecteur de cette confraternité des criminels.

Autant le rituel initiatique avait son sens dans le carcan carcéral de la détention que Lang filme par réminiscences jusqu’à l’outrance de la caricature expressionniste en ombres portées à travers des barreaux . Autant il apparaît déplacé dans la perspective proche d’une libération conditionnelle sur parole.

La complainte du mauvais garçon poussée comme une beuglante par une chanteuse de dancing alors que Sylvia Sydney en ingénue au regard fraîchement larmoyant de rosée, toujours prompte à espérer que deux noirs finiront par faire un blanc, en pince pour George Raft, impeccablement gominé et tiré à quatre épingles, aussi massif qu’une poutre de bois, (raft signifie chevron) imprimant cette fatalité du malfrat en butte à ses incartades du passé.

Littéralement gagnée à cette arithmétique cartésienne qui remet les brebis égarées sur le droit chemin, c’est Helen qui réconciliera les ex-détenus avec eux-mêmes dans une péroraison infaillible qui n’est qu’une généralisation spécieuse sur l’inanité comptable du larcin en bande organisée.

 

 

On n’a rien sans rien comme leitmotiv d’un capitalisme cynique

La séquence d’exposition chantée de la voix déclamatoire en off d’un narrateur inventorie le décor du grand magasin qui emploie ces rebuts que la société se refuse obstinément à intégrer. Un mouvement latéral de dolly se déploie pour s’attacher à la matérialité des biens de consommation et aux caisses
enregistreuses égrenant cette frénésie consumériste qui ne semble pas vouloir s’arrêter. L’argent dicte sa loi et catalyse toutes les convoitises quand la survie règle la conduite. L’homme ne change pas le monde mais le monde change. Ce déterminisme de l’argent et de la vitesse est ramassé en quelques images parlantes de parures de bijoux, de liasses de billets de banque et de moyens de locomotion modernes. L’étalage de toutes ces richesses ostentatoires vient attiser l’inéluctabilité des faits de délinquance.

Sitôt refermée la séquence au baroque « art-déco » stylisé comme une bande dessinée, Lang filme le vol à l’étalage d’un chemisier féminin en satin comme la résultante de cette ode vibrante à la consommation.

Ironiquement, les anciens détenus ont gardé leurs manies d’antan alors qu’ils tâchent de s’insérer tant bien que mal dans un monde du travail trop uniformisé à leur goût. Ainsi de Joe Dennis affecté au rayon des articles de sports qui avoue avoir tâté de tous les rackets avant d’empoigner le grip d’une raquette de tennis dans un recadrage révélateur.

Ou encore cet ancien perceur de coffres-forts nostalgique qui se sert d’un ouvre-boîte comme il ouvrirait méthodiquement un coffre par déformation professionnelle au grand dam de la femme du manager qui reproche à son mari d’avoir transformé son magasin en volière d’élevage et de réintégration d’anciens conscrits impénitents et s’interroge sur son passé irréprochable.

 

 

Le crime ne paie pas

Helen ne veut pas déchoir aux yeux de Joe et repousse toujours le moment de lui avouer qu’elle est une ex-détenue. De façon irréfléchie en grossissant le trait de l’invraisemblance, Joe renoue brutalement avec son passé criminel quand il découvre la vérité sur Helen. Il rejoint la bande dans le but de cambrioler le
grand magasin Morris. Elle a par hasard vent du coup monté et prévient Mr Morris qui sermonne les malfrats piteusement déstabilisés et déjoués dans leur projet.

Le regard de la société sur ces proscrits a toujours été entaché de suspicion malveillante faisant de Henri Fonda un hors -la- loi dans « J’ai le droit de vivre » ou attisant la haine vengeresse de Spencer Tracy lynché par l’inconscient collectif dans Furie.

Dans Casier judiciaire, Lang est acculé à un happy end moralisant dont il est peu coutumier. Sa froide logique doit s’attaquer à une conduite impulsive qu’il corrige à l’aide d’un rébus arithmétique aboutissant à la démonstration biaisée que le crime ne paie pas.

 

Swashbuckler distributeur

Titre original : You and me

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Durée : 90 mn


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