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Cartouches gauloises

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Cartouches Gauloises. Un titre qui introduit les notions d´Histoire et de mémoire. Un titre qui cingle comme une rafale de balles ôtant la vie des algériens pris sous le feu et la folie meurtrière des soldats français d´Algérie. Le pays est scindé en deux. Cette scission permet au réalisateur d´introduire dans son film deux idées […]

Cartouches Gauloises. Un titre qui introduit les notions d´Histoire et de mémoire. Un titre qui cingle comme une rafale de balles ôtant la vie des algériens pris sous le feu et la folie meurtrière des soldats français d´Algérie. Le pays est scindé en deux. Cette scission permet au réalisateur d´introduire dans son film deux idées importantes : la frontière et le trajet, la quête. Le déséquilibre que produit la frontière provient des privilèges dont jouissent les Français et le marasme que subissent les Algériens. Tout ce qui est à cheval sur cette démarcation, sur cette zone d´entre deux agit comme un réceptacle : les enfants. La bande de copains, qui se réduit au fur et à mesure de l´exode des expatriés français d´Algérie, permet de cristalliser l´amour et la haine enfouies dans le coeur des Français envers l´Algérie et ses habitants.

Nico, l´ami d´Ali, dévoué et vexant, récuse toute idée d´abjection face à l´autre. Le film ne se construit pas par oppositions mais par contacts. Le contact des contraires (la beauté de l´arrière pays algérien avec la mort) mais aussi des similitudes (l´amour des Français et des Algériens pour l´Algérie). Sans cela, Gino ne prononcerait pas devant Ali la phrase douce-amère qui lui brise le coeur avant de partir d´Algérie : << Tu irais dans un pays où tu n´as pas de copains ? >>, le chef de gare ne prononcerait pas ces terribles paroles : << Ne nous oubliez pas petit… Il n´y a que vous qui nous avez connus. Dorénavant, on n´est plus rien… >> et Rachel ne profèrerait pas une telle demande : << Je préfère mourir de la main des Arabes que d´être humiliée, là-bas, en France… >>

Fort justement, le réalisateur algérien, qui a vécu la Guerre d´Algérie, ne délite pas son film dans un manichéisme béat et anodin. Son film est une oeuvre puissante due aux souvenirs que Medhi Charef met en scène pour conjurer ses vieux démons. L´authenticité du film prend à la gorge le spectateur pour ne plus le lâcher. Seul le dernier plan du film, Ali courant vers le lointain, criant << Papa ! Papa ! >>, permet de prononcer le voeu le plus cher des algériens, leur indépendance, leur liberté, et ouvre l´espace filmique dans lequel le spectateur, ému comme à ses plus belles heures de cinéphile, court au côté d´Ali en larmes comme épris d´une identification forte avec l´enfant, le coeur léger. Cette ouverture permet à la tension de s´évacuer en même temps que l´enfant court vers le fantôme de son père. La subtilité de ce choix permet de comprendre que la Guerre d´Algérie n´est utilisée qu´en toile de fond au film. Quand la Guerre d´Algérie est montrée, l´horreur inévitable de la guerre surgit. Les dialogues violents allant de pair avec la régression animale et le formatage barbare dont souffrent et dans lequel s´isolent aveuglément les soldats français : << Couvre feu ! Au pieux ! >> Deux balles dans la tête… les vendeurs de pastèques meurent dans la rue d´un village algérien sous les yeux d´Ali. Souvent, les plans exploitant la violence brute des affrontements sont filmés frontalement. La caméra fixe, désigne froidement. La beauté du plan rendant d´autant plus glaciale la révélation épouvantable du combat pour un pays. Le portrait de la femme se faisant tirer dessus et qui meurt à travers le trou d´un mur est remarquable et saisissant. Le coup de feu, et tous les autres tirés dans le film, viennent déchirer et surprendre, de par leur soudaineté, un public conquis par le film.

Cette guerre est traitée avec justesse par Medhi Charef en déposant dans son film une structure maintes fois reprises mais ici formidablement exploitée dans les films de guerre : le double mouvement qui consiste pour les résistants (les Algériens) à débuter d´un extérieur pour aller vers un intérieur. Puis, le mouvement des agresseurs, de l´intérieur vers un extérieur bouté hors de ses bases à cause de la défaite. La double trajectoire du film, un mouvement centripète et un mouvement centrifuge coïncident logiquement et narrativement avec le renversement des forces dans l´affrontement entre Algériens et Français. Le plan de Rachel arrosant ses fleurs, tout en étant surcadré, de chez elle et non plus dans son jardin en est le symbole. La conquête du sol trouve une douce ironie, lorsqu´un harki s´empare de la cabane des jeunes enfants. La question de l´habitat est traitée de manière subtile et intelligente par Medhi Charef. D´ailleurs, puisque tout est lié, le drapeau de l´Algérie se remet à flotter fièrement. Il est le contrepoint héroïque et pathétique de la statue de Marianne qui sera détruite par une explosion.

Le film est une oeuvre complète, intelligente, talentueuse, dense et subtile. Medhi Charef jongle avec une dextérité époustouflante avec tous les aspects de la guerre d´Algérie (l´horreur, l´ironie, l´humour parfois, la tendresse souvent, l´agressivité…) sans déséquilibrer son film. Le film de Medhi Charef est purement et simplement un chef d´oeuvre !

Titre original : Cartouches gauloises

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Durée : 93 mn


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