Interview avec Bong Joon-ho

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Revoici Bong Joon-ho, enfant prodigue du cinéma coréen depuis « Memories of murder » et « The host » qui, avec « Mother », est une fois encore dans le « contre-pied ». Interview…

Trois mots pour définir le cinéma de Bong Joon-ho ? Humour, suspense, humanité. Subversion des genres aussi : c’est dire à quel point le réalisateur coréen se laisse difficilement enfermer dans quelque carcan que ce soit ! De fait, Mother, son nouvel opus, fournit une preuve supplémentaire de cette tendance, irrésistible semble-t-il chez lui, à prendre le contre-pied. Fort des 13 millions de spectateurs en 2006, pour The host, il aurait pu, l’alerte quadra, se reposer sur ses lauriers, voire tenter une suite aussi monstrueusement haletante. Eh non ! Décalé jusque dans sa façon de traiter l’intime, c’est donc sur un motif classique – la figure maternelle – qu’il nous revient. Pour mieux en livrer une vision insoupçonnée, sinon extrême. Explications, lors d’une halte parisienne en décembre dernier. Une chance, le monsieur (nanti d’une interprète) n’étant pas avare de ses mots !

Mother, c’est l’instinct maternel poussé à son extrême, donc quelque chose d’assez effrayant quand même ! Sans trop entrer dans les détails, tout va bien, avec votre maman?

Je vous rassure, ma mère n’a pas voulu m’empoisonner quand j’avais 5 ans ! Mais je dois reconnaitre, quand même, qu’elle m’a servi de modèle… En tout cas, elle a vu mon film il y a 6 mois, et nous n’en avons jamais parlé depuis…

La mère coréenne se différencie-t-elle à ce point des autres mères à travers le monde, pour que vous lui consacriez un film tout entier ?

Je pense que c’est à peu près pareil dans monde entier. Mais la particularité des mères coréennes, c’est qu’elles sont obsédées par leurs enfants, et qu’elles se sacrifient plus facilement. La relation mère/fils, notamment, est très forte, on pourrait presque parler d’une relation mari et femme. D’ailleurs, quand le fils se marie, ça vire à une relation triangulaire entre la mère, le fils et la belle-fille. L’Œdipe coréen, c’est quelque chose… Cela fournit d’ailleurs 70 % des sujets des sitcom chez nous !

Sauf que vous en proposez ici une vision décalée…

Oui, disons que dans les séries télé, la relation est édulcorée. Donc là, j’ai voulu montrer une approche différente. C’est l’actrice Kim Hye-ja qui m’a décidé, en fait. En Corée, c’est une sorte d’icône, elle a toujours interprété la figure de la mère qui aime à l’infini et qui se sacrifie. C’est une sorte de « mère nationale » si vous voulez. J’ai donc voulu prendre le contrepied de ça. J’ai voulu montrer qu’en dépit de sa silhouette toute frêle, cette actrice porte une vraie violence en elle.

Humour, suspens, drame, enquête : vous abordez plusieurs genres dans ce film. Etes-vous un cinéphile boulimique ? Ou… un champion de la subversion, Mother étant sans arrêt dans la rupture de ton ?

C’est vrai que j’aime les films et que j’en vois beaucoup. Mais comme je lis aussi beaucoup de bandes dessinées, ou de livres de photos. Cela dit, je pense que ce qui m’influence en premier, c’est le monde réel. Je suis peut-être pervers, mais quand je me balade dans la rue, il y a toujours plusieurs moments qui me donnent de l’inspiration ! Quant à la subversion des genres, il y a effectivement de ça dans chacun de mes films. Mais ce n’est pas un slogan pour moi. Ce n’est pas intentionnel. La seule fois où j’ai voulu rompre clairement avec les conventions, c’est pour The host. Quand je me suis dit qu’il fallait montrer le monstre en plein jour. C’est bizarre en fait : pour celui-là comme pour Mother, je ne me suis jamais dit que j’allais faire un film de genre. C’est l’histoire qui m’y a conduit.

Un motif récurrent, dans chacun de vos films, c’est aussi celui du simple d’esprit. Pourquoi ?

Oui, en effet, il y a toujours des gens avec des légers handicaps. Des faibles parmi les faibles. Ce qui est différent peut-être cette fois-ci, c’est que les faibles désignent un personnage encore plus faible qu’eux. Mais c’est ce qui m’intéresse : ces gens reniés, dont le pays ou le système ne s’occupent pas. Le public coréen considère d’ailleurs que mes films, en général, sont très critiques vis à vis de la Corée.

A propos de public, votre film précédent a été un énorme succès en terme d’entrées. Avez-vous ressenti une pression supplémentaire au moment de démarrer Mother ?

Non, pas vraiment, car je savais que j’allais tourner Mother en 2004, avant de commencer The host. La seule chose, c’est le succès inattendu de The host, justement ! C’est un phénomène bizarre : l’été 2006, presque un tiers de la population coréenne est allé voir mon film ! Bien sûr, ce succès m’a donné une liberté totale en tant que cinéaste par la suite. Cela dit, j’ai toujours eu beaucoup de chance avec mon producteur, même quand je n’avais pas fait mes preuves. La seule chose, c’est qu’aujourd’hui, j’aimerais bien qu’un autre film succède au mien dans la catégorie des « records d’entrées ». Parce que c’est un peu lourd à porter…

Propos recueillis par Ariane Allard

Titre original : Mother

Réalisateur :

Acteurs : ,

Année :

Genre :

Durée : 130 mn


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