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Bande de filles

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Après Tomboy », Céline Sciamma suit quatre jeunes filles noires devenues héroïnes d´une réalité morose. »

A quelques encablures de Paris, à l’écart des rails d’une rame de RER, il y a la cité inventée par Céline Sciamma. Une cité stylisée de dalles, de lignes de fuite et de beau béton, conforme à l’imagerie des quartiers, mais sans flics, ni religion, ni clashs communautaires : c’est là que la cinéaste installe Marieme, dans une tour HLM qui pourrait tout aussi bien être une tour de princesse. La jeune fille vient de redoubler sa troisième, elle veut entrer en seconde générale, être “normale” – pas possible, ce sera un bac pro ou rien, “il y en a de très biens avec de bons débouchés”, lui assure la conseillère d’orientation, voix sans visage complètement déconnectée des aspirations et réalités des élèves qu’elle accompagne. A la maison, Marieme joue la maman pour ses deux petites soeurs – la vraie est “en salle de réunion”, elle y fait le ménage – et subit les coups de sang du grand frère, misogyne de base qui conçoit mal qu’une fille éprouvant du désir puisse être autre chose qu’une “pute”. Puis elle rencontre Lady, Adiatou et Fily, qui lui proposent d’aller “sur Paris” avec elles. Elles ont la tchatche, elles parlent vite et fort, elles dansent bien, elles se battent : Marieme intègre la bande, elle devient Vic, “comme victoire”.

Bande de filles, troisième long de Céline Sciamma après Naissance des pieuvres (2007) et Tomboy (2011), est l’affaire d’une construction par à-coups, un récit d’initiation et d’apprentissage par ruptures successives. Vic va s’affirmer contre : contre les garçons qui squattent les escaliers de la cité, contre les “misquines” qui humilient ses copines, contre les murs trop étroits de l’appartement, contre la perspective d’une vie toute tracée faite de boulots d’été. L’affaire de plusieurs mues aussi, couche après couche de peaux mortes que Vic abandonne derrière elles et sur la pile desquelles elle se dessine un destin : de jeune fille timide, elle se fait une place – les filles aussi peuvent avoir le pouvoir. Quatre “chapitres” se suivent – des premières virées entre amies à l’affirmation de la liberté -, quatre occasions de changer de costume : l’habit a, ici, une importance cruciale. Du baggy-sweat à capuche au slim noir rehaussé d’un perfecto cuir stylé assortis de baskets blanc flash, Vic se fabrique une nouvelle garde-robe qui, elle aussi, est un autre pas hors les murs du quartier, une élévation du pavé. Car Vic est devenue, en même temps qu’une femme, une héroïne ; et avec Lady, Adiatou et Fily, elles sont des super-héroïnes, sortes de « Quatre Fantastiques » all blacks qui opéreraient juste au-delà du périph.

 

Les observer dans toute leur assurance, simplement les regarder marcher côte à côte, alpaguer les “vieilles meufs” de la table voisine, c’est ce que Céline Sciamma fait de plus beau, et il faut souligner qu’elle est, toujours aujourd’hui, l’une des très rares à leur offrir une exposition, à elles qu’on croise tous les jours mais qu’on ne voit jamais à l’écran. Le regard est amoureux mais pas transi, et éclot magnifiquement dans la scène-clé du film, quand les filles, enfermées pour la nuit dans une chambre d’hôtel, chantent et dansent sur le Diamonds de Rihanna. C’est évidemment comme cela que la cinéaste les regarde, comme des diamants étincelants ; et quand la caméra effectue un bref dézoom sur le visage de Vic cadré gros plan, encore un peu en dehors du groupe, c’est évidemment Sciamma qui les admire de la même manière, avant de, littéralement, entrer dans la danse. Vers la fin du film, quand Vic confesse à ses copines : “Je me suis arrêtée et je vous ai regardées. Vous étiez belles !”, la déclaration vaut toujours pour la réalisatrice, qui fait profession de foi et d’amour dans ses actrices – repérées en casting sauvage et toutes géniales – et ses personnages.

Ses personnages, Céline Sciamma leur reste d’une extraordinaire loyauté jusqu’en toute fin de parcours, même après qu’elle offre au film un épilogue où on l’aurait bien vu s’arrêter. Et si ce parcours, forcément initiatique, s’installe dans un balisage assez programmatique d’une certaine réalité des banlieues (violences familiales, trafic de drogues, échec scolaire), c’est justement pour mieux extraire les filles du déterminisme dans lequel elles semblent enfermées. Cela passe par une stylisation forcenée du territoire (dalles éclairées au néon, toilettes de fast-food qu’on prend d’abord pour une arrière-salle de club parisien), et par une volonté continue de les défaire de ce qui, sociologiquement, devrait les définir. Sciamma ne cède pas à l’angélisme, et la libération n’aura qu’un temps – “il est où le rêve, là ?”, finira par demander Vic à ses copines -, mais l’énergie a bien éclos et, avec elle, la possibilité d’une affirmation. Après de longs et nombreux travellings somptueux sur ses personnages, qui occupent un territoire délimité mais ouvert, Sciamma conclut sur un plan fixe : au loin, la ville est floue, l’avenir incertain. Et soudain, Vic est dans le cadre, en plein milieu, fière représentante d’une jeunesse brimée mais combattante.

Titre original : Bande de filles

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Durée : 112 mn


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