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Atarrabi & Mikelats

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En reprenant un mythe basque, en filmant des acteurs qui parlent basque, le nouveau film d’Eugène Green nous apporte un supplément d’âme.

La lutte entre le Bien et le Mal

Eugène Green nous a habitués à un cinéma radical et original. Son dernier film, entièrement poétique et entièrement parlé en basque, nous confirmera dans cette voie. Voici donc le film le plus surprenant, le plus envoûtant mais aussi le plus énervant de cette rentrée cinématographique morose ! Atarrabi & Mikelats décoiffe et pas seulement parce qu’il est parlé en basque, mais aussi parce qu’il est un conte improbable qui fait entrer dans nos sphères très matérialistes et consuméristes le diable et le bon dieu. Qu’on en juge, voici le sujet de ce film de deux heures, hypnotisant, envoûtant, sublime forcément sublime : la déesse Mari confie au Diable ses deux fils, nés d’un père mortel pour qu’il fasse leur éducation. Lorsqu’ils deviennent plus grands, l’un (Mikelats) choisit de rester auprès de son maître et de faire le mal, alors que l’autre (Atarrabi) s’enfuit alors que le diable lui a volé son ombre… A partir de ce conte basque, Eugène Green a écrit son neuvième long-métrage aux allures de théâtre filmé, ce qui n’est guère étonnant car le réalisateur, né en 1947, a fait des études de Lettres et d’histoire de l’art et a fondé le Théâtre de la Sapience, par lequel il a créé des spectacles de théâtre baroque. Il est aussi poète, romancier, auteur de mini-fictions et de contes. Son oeuvre hybride et puissante se lit et se regarde avec passion car elle pousse toujours plus loin les limites de l’étonnement, notamment avec Le Pont des Arts qui, en 2004, l’a fait connaître d’un public cinéphile et exigeant.

 

 

Redonner la parole à un peuple

Alors pourquoi un non-Basque se propose-t-il de filmer une légende basque en basque ? L’idée lui est venue pendant le tournage de Faire la parole, au cours duquel il a raconté aux jeunes acteurs ce mythe qu’un prêtre racontait déjà dans son roman, La Voix de la nuit. Et puis, l’importance de redonner la parole à une langue s’est imposée à lui, justement parce que cette langue a été interdite en Espagne pendant le franquisme, et interdite aussi du côté français à cause du jacobinisme qui ne voulait pour la France qu’une seule langue aussi. Il était temps de redonner de la visibilité à cette culture finalement et c’est chose faite, et bien faite. Le film sera (ou a été) sans doute à l’honneur à San Sébastian et à Gijon qui possèdent chacune un beau festival de cinéma. Nonobstant ce choix radical de mettre à l’honneur la langue et la culture basques, on peut aussi – à la manière du dossier de presse du film – se poser la question du jeu, encore plus anti-naturel que de coutume dans la cinématographie d’Eugène Green. En effet, à la question : « Avez-vous cherché un jeu spécifiquement basque ? », le réalisateur répond : « Non, c’est le jeu que je demande à tous les acteurs : pas de construction psychologique, quelque chose qui vient de l’intérieur. Normalement je n’accepte pas les questions sur les intentions des personnages, mais le comédien qui interprète Atarrabi me posait des questions très précises, et j’ai accepté de lui répondre pour le mettre à l’aise. Et il donnait des choses très fortes. Dans la scène où il ressuscite la petite fille, par exemple, je ne lui ai pas demandé de pleurer, cela lui est venu naturellement. En plus, la petite fille qu’il ressuscite est interprétée par sa propre soeur. » C’est d’ailleurs tout l’avantage et les surprises générées par un cinéma qui, à l’instar de Robert Bresson ou de Carl Theodor Dreyer par exemple, n’utilise pas des professionnels et demande aux acteurs d’être le plus neutres et le plus sincères possible, même si cela peut en fait paraître paradoxal.

 

 

Une esthétique au service d’un style

Outre cette volonté acharnée d’esthétisme avec le choix des danses et des chants inclus dans la diégèse pointilleuse du film et la beauté des images que l’on doit à Raphaël O’Byrne, le but du film est de volonté délibérée une manière de résister à l’uniformisation du monde mise en place depuis la  globalisation marchande de la culture. « Je voulais, déclare Eugène Green dans l’entretien qu’il a accordé à Louis Séguin, que l’on comprenne que le mythe se passe dans le monde d’aujourd’hui. C’est une invitation à retrouver une spiritualité malmenée par le monde contemporain, le monde du tourisme et des voitures que l’on voit au début du film. Il faut accepter ce mythe non pas comme une histoire antique, mais actuelle, et je suggère au spectateur qu’il faut essayer de trouver le sens de ce mythe, puisqu’il est encore vivant en nous. » Comme tous les mythes eschatologiques chers à Platon et qui fondent notre civilisation depuis la nuit des temps.

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Durée : 120 mn


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