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A bout de course

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On se pose souvent la question lorqu´une réédition est annoncée de sa place et de son temps : Ou se situe t´elle dans la filmographie d´un réalisateur ? Dans quel contexte, historique, politique ou social de l´époque ? Et surtout pourquoi ressortir spécialement ce film là maintenant et dans le contexte actuel ? << A bout de course >> mérite d´y être replacer pour en apprécier la teneur.

Sydney Lumet fait partie de ses francs tireurs intellectuels américains qui s’inscrit dès ses débuts dans les années 50 dans la droite lignée des réalisateurs contestataires. Il interroge à travers sa filmographie le politique dans sons sens strict, ou plus précisément, la place du citoyen et les rapports étroits entretenus entre morale et loi, justice et pouvoir. Des douze jurés de Douze hommes en colère au policier de Serpico en passant par le procureur scrupuleux de Dans l’ombre de Manhattan et le braqueur incontrôlable d’Un après-midi de chien, ses personnages ne cessent de s’interroger sur les rapports entre leurs actes et les leçons des principes fondamentaux de l’Amérique.

A la lecture du synopsis, A bout de course a tout l’allure du film politique dont affectionne tout particulièrement Sydney Lumet. Le pitch est clair : Suite à un attentat dans la principale fabrique de Napalm américaine ayant provoqué la mort accidentelle d’un des gardiens, un couple d’anciens militants opposés à la guerre au Vietnam, se trouvent contraint de fuir à perpétuité avec leurs deux enfants pour échapper aux agents du FBI qui les recherchent sur tout le territoire.

Dès le générique, sur fond d’un marquage au sol discontinu défilant à toute vitesse, la fuite est annoncée. Pourtant déjà, quelque chose semble clocher. La mélancolie du morceau ajustée à ce défilement crée une certaine forme de nonchalance qui glisse avec lyrisme sur le spectateur et contraste fortement avec le style extrêmement réaliste, sec, et nerveux si emblématique de ces thrillers urbains.
Le cadre n’est d’ailleurs pas le même, les premières images du film se fixant sur un « baseball field » de province aux allures champêtres. A la batte, un jeune homme rate par trop plein d’énergie et par précipitation ces trois frappes et sort du terrain ; puis enfournant son vélo, déclame à son ami : « le baseball c’est ma vie ».

Passé outre le caractère anecdotique de cette ouverture, l’écart du jeune homme entre faits et actes témoigne de l’évidence d’une contradiction, du poids d’un secret protégé par une fuite vers l’avant, qui ne tardera pas à être révélé : Une séquence plus tard face à la présence mal dissimulée des forces de l’ordre, la petite famille est déjà loin à bord de leur van Dodge abandonnant tout sur place, même le chien, pour se créer une nouvelle identité ailleurs. Pourtant, malgré cette immersion brutale du politique dans le contexte réel, on sent dés le départ que la volonté principale du réalisateur n’est pas tant de traiter des enjeux politiques passés de l’acte des parents que des effets psychologiques présents sur la cellule familiale, et en particulier sur le personnage principal incarné par le charismatique River Phoenix.  Car bien que l’ensemble du casting soit réellement bien choisi, la cellule familiale se devant de fonctionner à l’unisson devant la caméra pour incarner ce bloc soudé par l’adversité à l’écran, il faut reconnaître que le pivot par lequel tourne l’ensemble de l’édifice se fait à la fois médiateur et acteur des enjeux avec une présence incroyable.

     

En effet, Danny vit assez mal cette situation de mensonge et de dissimulation. Il demeure tirailler entre l’amour pour sa famille qui selon lui ne survivrait pas à son départ et l’impression de ne pouvoir tracer son propre parcours de vie. C’est sa rencontre avec le piano et la fille de son professeur de musique, Lorne Phillips, qui vont précipiter les événements et amener la résolution finale :la dissolution du groupe dont le père tentera jusqu’au bout de se faire le garant de l’unité, le pouvoir qu’il exerce sur son entourage tenant moins de la survie du groupe que de l’expression de sa profonde insécurité. Il suffit de revoir l’ensemble des séquences de jeu en compagnie de Lorne pour prendre conscience du talent d’acteur de River Phoenix, un savant mélange d’impertinence due à l’adolescence, de timidité et de volonté de contrôle du fait de son lourd secret. Il en découle cette manière de se mouvoir dans le champs sans cesse en déplacement- Son action déborde du cadre comme s’il refusait d’en faire partie, anticipe toujours le mouvement. Par le dialogue, il renverse sans cesse la vapeur, tentant d’échapper à toute révélation qui pourrait le mettre en danger lui et sa famille, un jeu fait d’instinct et de maladresse qui le rende aussi magnétique qu’imprévisible. Comme le citera Lorne : You are a real mystery for me.

Sans évoquer directement le contexte politique environnant (ère reagannienne fortement réactionnaire), Sydney Lumet l’esquisse en toile de fonds et révèle plutôt la perte du sentiment politique de gauche voir son absence. Ce fantôme du passé est ainsi devenu plus un poids qu’une véritable conviction pour les deux parents de la famille Pope et il leur faudra d’ailleurs rompre avec lui pour admettre que leurs actes ne peuvent condamner en aucun cas leurs enfants à une vie qu’ils n’ont pas choisi.
L’arrivée de Gus, ancien compagnon de lutte sans but, qui n’est pas sans rappeler le Mesrine 2ème partie du Richet l’engagement en plus (lutte armée face au capitalisme, combattre le mal par le mal…), et sa disparition aussi rapide face au refus de ces anciens compagnons de se joindre à la lutte, incarne ce temps révolu. Il est un cas désespéré qui tourne en rond dans un pays où être d’extrême gauche n’a jamais eu, contrairement aux autres continents, aucun sens. Il n’écoute plus personne car plus personne ne veut l’écouter et cet acte le conduira à sa perte. Ainsi, on apprendra sa mort après un braquage ayant mal tourné dans le poste radio de la dodge familiale des Pope.
Bien que la dernière demi-heure du film soit vraiment mélodramatique, le film reste d’une sérénité étonnante. Le sens du danger, de la tension semble y être absent et contraste fortement avec ses productions de l’époque, ce qui en surprendra plus d’un. Cette absence semble tenir à une volonté déterminée d’éviter tout faux suspense sur un hypothétique et malheureux retournement de situation tragique. Par ses choix, il touche à une certaine modernité en éludant les enjeux de la sorte dans son effort d’éviter la grande forme même si malheureusement, le mélo l’entache vers la fin.

Autre élément important : il met la famille au centre de son intrigue comme il a l’a fait tout récemment mais dans une tonalité beaucoup plus pessimiste et sombre que pour celui ci dans 7h58 ce samedi là, révélant une facette moins cynique et plus idéaliste de sa vision du monde et de la famille, tout en éludant aucunement la question du politique.

Sydney Lumet semble, avec ce film, faire une pause dans sa carrière de cinéaste : Ramollissement dirons certains d’un cinéaste engagé qui signe ici un film relativement léger alors que l’époque nécessitait des voix discordantes, surprenant dirons d’autres de voir ainsi Lumet s’attaquer au registre de la chronique familiale. Une chose est sure, A bout de course restera un film à part dans la carrière de Sidney Lumet et rien que pour ces raisons, le film vaut le détour et mérite cette ressortie en salles.

Titre original : Running on Empty

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Durée : 115 mn


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