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38 Témoins

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Dans « 38 Témoins », Lucas Belvaux est juge et maître, servant sur un plateau havrais un procès populaire un peu écoeurant.

On a presque oublié pourquoi on a apprécié le cinéaste Lucas Belvaux. Pour trois films en fait (Un couple épatant, Cavale, Après la vie), qui n’en forment véritablement qu’un, et qui constituent son œuvre maîtresse, un objet de cinéma à trois entrées, entièrement dédié à l’exploration des genres cinématographiques, avec une habileté et un plaisir communicatifs. Depuis, le Belge s’est épuisé dans des fictions sociales déguisées en polar ou en thriller, souvent inspirés de faits réels, souvent pas pour le meilleur.

Rapt n’était pas une énième version socialiste d’un fait divers, et ce malgré le milieu de la grande bourgeoisie industrielle dans laquelle le film se déroulait. Inspiré de l’affaire Empain, Belvaux ne pouvait finalement pas prendre le parti de fustiger la haute, puisque la victime de l’enlèvement en était au départ une. Mais justement, l’humanisme forcé de Belvaux appliqué au personnage principal lui ôtait toute possibilité de critique du « système dominant », et ainsi tout point de vue à un polar tellement froid et impartial qu’il en perdait tout intérêt.

À nouveau à l’origine de 38 Témoins, un drame réel, celui de l’assassinat de Kitty Genovese à New York en 1964. Bien qu’il soit plus ancien, ce fait divers a intégré l’Histoire sous plusieurs formes: littéraires, journalistiques, sociologiques, mais aussi comme récits urbains auxquels on pense parfois quand on veut tester sa morale au détour d’une conversation idiote. Le cinéaste s’inspire du récent roman de Didier Decoin, Est-ce ainsi que meurent les femmes ?, lui-même ayant réactualisé l’affaire en 2009.

A priori, ce n’était pas une mauvaise idée que de vouloir s’inscrire dans la lignée de cinéastes moralistes, on pense à Fritz Lang, mais aussi au Sidney Lumet de Douze hommes en colère, ou bien aux romans de Simenon, dont les adaptations au cinéma, La vérité sur Bébé Donge (Henri Decoin, 1951) notamment, offrent par leur construction à rebours les données humaines nécessaires pour comprendre autrement un crime. Déplaçant l’action au Havre, dans la lumière blanche et froide de la ville du Nord, l’intrigue se concentre sur un témoin, Pierre Morvand, interprété par Yvan Attal. Débutant au matin de la découverte du crime, le cinéaste économise ses effets, préférant filmer entre les quatre murs d’un appartement le remords et l’enfer d’un homme détruit par sa propre lâcheté. Tour à tour y pénètrent les forces morales en vigueur de notre société : la police, froidement à la recherche de vérité, une journaliste, relais de l’opinion, ou encore la femme de Morvan, ultime juge de son acte, et qui achèvera sa descente aux enfers. La première heure du film met en place une montée en tension plutôt réussie, sobre et inquiétante, alors que le crime lui-même a déjà eu lieu. L’événement est resté hors-champ, la menace et la peur provenant désormais des fenêtres de l’appartement du couple, donnant sur la rue où a eu lieu le meurtre.

 


 
Lorsque « l’effet de témoin », théorie découlant de l’affaire Genovese consistant à penser que lorsque plusieurs personnages sont témoins d’un acte violent, aucune d’elle n’agit, laissant la responsabilité d’une intervention aux autres, est découvert, le film entier devient machine à discourir. Dans de nombreuses scènes aux dialogues ronflants d’explications, Morvand demande pardon, et les élucubrations moralistes s’emparent de quasi tous les personnages : du procureur de la République craignant une curée jusqu’à la journaliste questionnant le rôle de la presse. Mais surtout, de Belvaux lui-même, transformant le film de polar efficace à un enchaînement de scènes sans rythme ni saveur. Car plutôt que de faire confiance à sa mise en scène, car après tout, l’ultime scène du film, la reconstitution du meurtre, se suffisait à elle-même dans l’effroi démonstratif, Belvaux prend à parti son spectateur, abandonnant et laissant ses personnages au tapis, condamnés.

Là où le réalisateur devient moralisateur de pacotille, c’est quand il ne se contente pas d’interroger notre humanité, en nous plaçant au même niveau que Paul Morvand, en potentiels lâches et assassins. Ayant eu soin de le dépeindre au préalable comme un travailleur méritant, qui plus est un homme dont la fonction exige courage et sang-froid, il en fait un martyr, un personnage de tragédie qui par sa volontaire demande de châtiment échappe à notre regard. Ce ne sera pas le cas des autres témoins, tous présentés à la va-vite mais très négativement, et vers lesquels va inexorablement notre jugement. Ce déplacement progressif de focalisation, de Morvand vers les autres témoins, permet au cinéaste de se placer à nos côtés, non plus tant pour assener son constat sur l’état de notre conscience collective face au crime, mais pour flatter notre orgueil à croire que « oui, nous aurions fait quelque chose ». Étrange entreprise populiste, qui ne permet jamais au film de se relever, et qui laisse plus une impression de manipulation qu’un souvenir de cinéma.

 

Titre original : 38 témoins

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Durée : 104 mn


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