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Ballet de doubles.

C’est un Palais des glaces très particulier au sein duquel Jordan Peele nous plonge ici dans son second long métrage – après le prometteur Get out  en 2017. Particulier car, dans cet espace de création, ce n’est pas face à une galerie de reflets de soi à laquelle nous sommes confrontés, mais bien à des doubles de chair et d’os, à des doppelgänger maléfiques, qui viennent défier les yeux dans les yeux et réclamer leur dû. Cette confrontation est le cœur de Us, et son originalité se loge dans sa littéralité : l’Autre, autant dire une présence refoulée de soi, figure qui hante nombre de paranoïas des films d’horreur, n’a rien d’abstrait ici, il n’est pas même fantomatique. Il s’incarne matériellement comme le plus « parfait » des doubles, avec son relief humain et toutes ses caractéristiques.

Vision Quest : « find yourself »

Dans les années 80, dans la station balnéaire californienne mordue de soleil de Santa Cruz, éclairée par la lumière crue et colorée de Michael Gioulakis (directeur de la photographie pour It Follows 2015 et Split, 2017), une petite fille Adelaïde (Madison Curry) dirige ses pas vers un mystérieux Palais des Glaces, nommé Vision Quest, qui promet à celui qui y rentre de découvrir qui il est (« find yourself » dit son fronton). Le décor criard et désuet de l’attraction pourra rester dans les mémoires cinéphiles, à l’instar du « Tunnel de l’amour » de L’Inconnu du Nord Express (Alfred Hitchcock, 1951). A la différence de ce dernier, Adelaïde en sortira vivante, mais mutique, s’étant trouvé nez à nez avec son sosie menaçant. Après cette ouverture, le film s’installe dans ce continuum, trente ans plus tard, avec une Adelaïde (Lupita Nyong’o) devenue mère d’une famille afro-américaine canonique, avec un mari sympathique Gabe (Winston Duke), et deux enfants au caractère bien trempé, Zora (Shahadi Wright Joseph) et Jason (Evan Alex).

 

 

L’ombre, le reflet, le miroir

A partir de ce canevas narratif et psychologique, Jordan Peele travaille une mise en scène au cordeau autour de ses figures et motifs du double. Il échafaude une architecture en strates (ou plutôt en tunnels envahis de lapins blancs) symétriques, où le malaise et l’horreur naissent du jeu de miroir qu’il met en place comme un magicien. D’abord dans les détails d’un carton brandi par un homme errant « Jeremiah 11 :11 », à travers l’heure donnée par un réveil : « 22 : 22 » et jusqu’aux ciseaux en laiton aux deux lames identiques qui serviront d’instrument de terreur. En pleine nuit, les quatre membres de la famille Wilson sont attaqués chez eux par leurs doubles caverneux. C’est ainsi qu’une Lupita Nyong’o au visage raviné et au filet de voix agonisant fait face à la douce mère de famille. Cette séquence en reflet distordu – l’effet miroir serait total si n’était l’état de damnés de la terre caractérisant leurs doubles vengeurs et malveillants vêtus de combinaisons rouges – est saisissante dans ses allers retours en plan sur plan de front sur chacun des visages, au centre des plans. Jordan Peele glisse même au passage quelques pointes d’humour sans altérer ce glaçant effet miroir, qu’il tend à systémiser. Car, un peu plus loin, leurs amis, les Tyler, famille canonique américaine blanche avec deux jumelles, subissent le même assaut par « Les Reliés » et leurs paires de ciseaux assassins. Le cinéaste déroule alors son œuvre comme un véritable ballet chorégraphique, dans des duels de gémellité en chassés-croisés. A ce titre les séquences confrontant le jeune Jason, qui se couvre d’un masque, et son double Pluton, pyromane au visage brûlé et caché également par un masque atteignent une bouleversante intensité, particulièrement dans la scène de l’incendie.

 

 

Un en deux

A l’instar de la fragmentation de la chanson « I got 5 on it » du duo hip hop Luniz, dont le découpage sert le leitmotiv musical sardonique du film, le survival qui s’organise (moi ou mon double) et va en gradation afin de permettre à la famille Wilson de rester en vie finit par appuyer comme sur un disque rayé pour révéler, jusqu’à la surprise finale, aussi puissante et nette que logique telle une démonstration mathématique, le lien béant qui unit les doubles entre eux. Lien que le cinéaste annonce d’emblée avec le titre de son oeuvre « us », un « nous » qui cadenasse tous les « reliés » de son film, en cisailles coupantes mais indétachables, à l’image de cette chaîne humaine formée à travers l’Amérique pour lutter contre la faim. Image de paix grinçante dans le long métrage, comme l’état ravagé de la famille émergée des obscurités du monde qui vient hanter les Wilson, représentants heureux en pleine lumière. Cette histoire de mimétisme rappelle, jusqu’à la fin, que chacun(e) fait bien de ne jamais se croire détacher de son ombre.

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Durée : 116 mn


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