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Un homme très recherché

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Thriller post-11 septembre dépressif et parano, littéralement habité par Philip Seymour Hoffman.

Adapté du roman d’espionnage éponyme de John le Carré, Un homme très recherché vient sonner le glas de la carrière de Philip Seymour Hoffman – qu’on apercevra une dernière fois, mais dans un rôle bien plus modeste, dans le prochain volet de Hunger Games en novembre prochain. Partant, il devient difficile de voir le nouveau film d’Anton Corbijn (Control, 2006), thriller glacé et parano, comme autre chose qu’un chant du cygne, tant Seymour Hoffman y habite littéralement son rôle, espion sur la vie duquel le poids des responsabilités et les écueils personnels pèsent lourd, corps massif noyé dans l’alcool et les clopes et qui, quand débute le film, semble s’effacer déjà. Il y joue Günther Bachmann, chef d’une équipe des services secrets allemands qui s’affaire à suivre Issa Karpov, jeune immigré tchétchène fraîchement débarqué à Hambourg où il devient rapidement la cible de la lutte contre le terrorisme (c’est là que se sont fomentés les attentats du 11 septembre) et l’objet de convoitise aussi bien de Bachmann que de la CIA. Les choses se compliquent d’autant qu’il arrive en possession d’une clé qui devrait lui permettre d’accéder à des millions hérités de son père, qu’un banquier véreux doit lui remettre et dont la banque pourrait bien héberger des transactions de réseaux terroristes islamistes.

L’homme très recherché, c’est donc Issa (victime ou terroriste ?), bête apeurée dont la peau porte les stigmates de tortures subies dans les geôles russes ; mais aussi peut-être Bachmann, dont les arrangements avec la morale pour empêcher un nouvel attentat ne sont pas du goût des Etats-Unis. Le film d’Anton Corbijn confirme que les livres de John le Carré font souvent de très bons scénarios : l’efficacité est de mise, et le trauma post-11 septembre suffisamment prégnant pour que la paranoïa ambiante soit palpable. Plantée à Hambourg, ville portuaire grise de verre et d’acier, l’action se déploye, aux manettes du réalisateur de Control et de The American (2010), dans une palette de teintes sombres et déprimantes – jaune malade et bleu glacial en tête – et des plans précis, Corbijn utilisant régulièrement les angles des bâtiments et l’architecture carrée de la ville pour les composer. Tout le monde est ici pris au piège d’une cité comme prison, dans un jeu du chat et de la souris propre à l’oeuvre de John le Carré et très malignement orchestré par Corbijn, qui marie idéalement divertissement et étude de caractères.

Car c’est bien Bachmann pour lequel se passionne le film, reléguant presque Issa Karpov à l’arrière-plan. Là où les rôles secondaires peinent souvent à pleinement exister (Robin Wright en agent de la CIA sourdement menaçante ; Rachel McAdams en avocate des droits de l’homme coincée entre convictions et réalité), celui de Philip Seymour Hoffman, pourtant pas tout à fait exempt de manières (accent allemand emprunté par l’acteur, flasque de whisky vidée à toute heure du jour ou de la nuit), est grandement inspiré. Tout entier hanté par la mélancolie et la crainte que l’histoire proche des Etats-Unis puisse se répéter, il donne au film sa couleur dépressive et la morosité d’une vie dévolue à traquer le terroriste potentiel. Quelque part dans les volutes de fumée, dans les bars ou les ruelles désertées, Bachmann est là : Seymour Hoffman aussi, qui remplit chaque plan de sa présence jusqu’à ce qu’il sorte du cadre. Et même là, une fois absent, on ne voit que lui.

Titre original : A Most Wanted Man

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Durée : 122 mn


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