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Un havre de paix

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Le portrait de trois frères dans un kibboutz comme métaphore de la tragédie d’Israël

Un cinéma percutant

Le cinéma israélien est toujours original et percutant. Ici, Yona Rozenkier nous offre un premier long métrage, primé aux festivals de Locarno et de Jérusalem, véritable réquisitoire contre le machisme et la bêtise guerrière. Né au kibboutz Yehiam au nord d’Israël en 1981, il sait très bien de quoi il nous parle en mettant en scène trois frères qui se retrouvent au kibboutz après la mort de leur père. Un havre de paix doit bien sûr être pris comme une antiphrase car ce kibboutz qui se meurt, abandonné par les jeunes, et menacé chaque nuit par les tirs ennemis, est loin d’être un havre de paix. Trois frères se retrouvent donc pour enterrer leur père dans le kibboutz de leur enfance. Avishaï, le plus jeune, doit partir deux jours plus tard à la frontière libanaise où un nouveau conflit vient d’éclater. Il sollicite les conseils de ses frères qui ont tous deux été soldats. Itaï, interprété par le réalisateur lui-même, veut endurcir son frère et l’obliger à faire la guerre, alors que Yoav, vivant à Tel Aviv ne veut que son bonheur et a peur de le perdre, d’autant que son ami d’enfance, appelé au front, vient de se faire tuer. De plus, le père a laissé un drôle de gage dans son testament qui finira d’unir et de désunir à la fois les trois frères, réunis autour d’une mère aimante d’origine italienne, et d’une vieille tante aguerrie.

Le hors champ de la guerre

La guerre est hors champ, hormis les détonations des bombes au loin, d’autant que Itaï, resté au kibboutz, a fait couper l’alerte du camp, au profit d’envois de sms, sous prétexte que cela empêchait les vieux de dormir. On peut toutefois se poser la question de sa propre peur. Le film n’est pas tendre avec les hommes, puisqu’ils sont sans cesse en représentation de sur-virilité, et le ton guerrier semble vraiment de mise en Israël, ce pays qui s’est imposé en terre hostile et qui doit se protéger en permanence, s’abriter, attaquer, s’entraîner. La guerre est hélas universelle, mais en Israël elle semble surtout constituer le quotidien de toutes les familles. D’ailleurs, à cet égard, le réalisateur a choisi de mettre en scène une terrible scène de chasse où le frère aîné, comme dans la Bible, oblige son plus jeune frère à mettre sa main dans les viscères de l’animal. Ou, comme lorsqu’une partie de paint-ball est mise en scène comme une vraie scène insupportable de guerre et de tuerie. Avishaï est représenté comme un tendre qui élève des poulets abandonnés, mais la fin du film le présente presque comme un homme au bord de la folie, dans une séquence digne des meilleurs thrillers, jusqu’à ce qu’il puisse accomplir le vœu de son père.

Dire adieu à l’enfance

Une scène également très forte est celle où les frères se retrouvent, pour mieux se perdre, lors d’une soirée de DJ où ils passent la chanson d’Abba, Dancing Queen, à fond les baffles et réveillent tout le kibboutz. « Cette chanson un peu kitsch, déclare Yona Rozenkier, colle parfaitement à l’envie d’un jeune garçon de 18 ans d’aller danser, d’aller voir les filles (ce sont aussi les paroles de la chanson). Sauf que, en l’occurrence, ce jeune garçon va partir à la guerre… Quand ils dansent au milieu des flashs et des noirs du stroboscope, c’est comme s’ils prenaient la dernière photo de quelqu’un qui va peut-être mourir. » Car la guerre est un cruel massacre duquel finalement personne ne sort vainqueur. Le film met bien en situation les comportements des uns et des autres face à cette horreur et il se termine sur une fin ouverte, par un plan sur le frère aîné, Itaï, tentant de réparer un tuyau d’arrosage. Pour faire oublier un moment le sang et le carnage sans cesse évoqués, le réalisateur termine son film sur une image d’eau, comme pour purifier et donner espoir en un monde plus fertile et heureux.

Titre original : Hatzlila

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Durée : 91 mn


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