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Un, deux, trois

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<< -L´hôtel Potemkine, vous connaissez ? -Oui. Avant il s´appelait l´hôtel Goering, et encore avant l´hôtel Bismarck. >> Farce trépidante dans le Berlin de l’été 1961, le film de Billy Wilder ressort en salles.

Tourné entre La Garçonnière (1960) et Irma la douce (1963), alors que la carrière de Wilder se trouve au sommet, Un, deux, trois (1961) est un film aujourd’hui moins connu. Peut-être parce qu’il excède cette tendance du cinéaste à vouloir toujours aller très vite – il détestait les temps morts, par peur de l’ennui -, dans le récit, dans le dialogue, dans le jeu, qui tourne ici à l’hystérie. C’est une grosse farce au cynisme parfois agaçant qui avance à toute allure sans s’encombrer de beaucoup de nuances. D’où le sentiment, par rapport aux chefs-d’œuvre du cinéaste, que quelque chose manque ici.

Mais si elle n’atteint pas le niveau d’accomplissement d’une Garçonnière ou même de Certains l’aiment chaud (1959), Un, deux, trois est une œuvre mineure qui gagne à être revue pour ses qualités : conduite du récit maintenue à la limite de l’implosion, efficacité du dialogue et de l’interprétation, expression d’une ironie destructrice dans le regard porté sur les antagonismes de la Guerre froide, un sens de la surenchère dans les situations, les gestes, les échanges verbaux qui hystérise le cadre à la manière d’un cartoon. « L’idée générale était de faire le film le plus rapide du monde, » (1) dira Billy Wilder. Un impossible pari pas loin, en tout cas dans le genre, d’avoir été tenu. Réalisé en remplacement d’un projet de comédie avorté dans lequel les Marx Brothers investissaient l’ONU, Un, deux, trois fait preuve, et cela plus que jamais chez Wilder, d’une très grande familiarité avec l’absurdité de l’univers de ces rois de la comédie acerbe.

Rire de et avec la Guerre froide

Wilder et son scénariste prennent apparemment un plaisir fou à forcer le trait et caricaturer le plus possible toute forme d’idéologie. C’est le côté un peu Soupe au canard (Leo McCarey, 1933) du film, qui envoie promener toute ritualisation politique par la grâce d’un souffle anarchique dévastateur. C’est ici aux représentations que le film s’en prend. Les communistes sont sales, mal habillés et passent leur temps à manifester plutôt que de reconstruire un Berlin-Est en ruines depuis la guerre. Les capitalistes américains tout comme les communistes corrompus sont souvent très bêtes, gras, obsédés par le sexe et l’argent. Quant aux Allemands, chacun de leurs gestes et de leurs attitudes laisse soupçonner chez eux la persistance du nazisme. Seuls le héros et sa femme semblent en mesure de pouvoir échapper (et encore, pas tout le temps) aux stéréotypes et permettre qu’un soupçon d’humanité affleure.

 

 

Adaptant une pièce en un acte de l’écrivain hongrois Ferenc Molnár (souvent repris au cinéma notamment par William Wyler, également auteur de Liliom dont Frank Borzage et Fritz Lang proposeront chacun leur version), le scénario est coécrit par Wilder et I. A. L. Diamond, collaborateurs depuis Ariane (1957), ceci jusqu’au dernier film du cinéaste, Buddy, Buddy (1981). Le tournage qui se déroule à Berlin au cours de l’été 1961 est soudainement interrompu, la mise en chantier du futur Mur investissant certains décors importants, notamment la porte de Brandebourg. Celle-ci fut reconstituée pour le tournage des scènes manquantes sur le parking des studios Bavaria Films de Munich.

Les premiers plans du film intègrent la fermeture de la frontière entre Berlin-Est et Berlin-Ouest avant de resituer l’intrigue au cours du mois de juin 1961. En ce temps-là, « on passait relativement facilement d’un côté ou de l’autre du rideau de fer. » On découvre alors le personnage de C. R. McNamara (James Cagney), directeur des installations Coca-Cola dans la capitale allemande. En pleine négociation avec trois commissaires dans l’optique d’étendre son marché à l’URSS, il se voit confier la garde de la fille du grand patron, hippy passablement délurée envoyée par ses parents en Europe pour s’éduquer et stopper sa forte propension aux fiançailles hâtives. Manque de chance, la bien-nommée Scarlett se retrouve au bout de deux mois enceinte et mariée avec un jeune communiste allemand (Horst Buchholz, révélé au grand public par son rôle dans Les Sept mercenaires de John Sturges en 1960). Alors que les parents prennent l’avion pour rejoindre Berlin, McNamara ne dispose que de très peu de temps pour transformer le jeune Otto, après l’avoir sorti d’une prison où il s’était d’abord arrangé pour le faire enfermer, en fervent capitaliste, et par là même sauver sa place au sein du groupe.

 

« La situation est désespérée, mais pas grave. »

Le film semble avoir été fait pour James Cagney, véritable pivot narratif et comique, présent dans chaque scène hormis quelques courtes exceptions, qui pour son dernier grand rôle fait preuve d’une virtuosité remarquable. Il gardera pourtant un souvenir amer des rapports conflictuels entretenus avec Wilder. C’est que celui-ci ne lui laisse pas un instant de répit, maintenant une tension visant à obtenir de lui cette énergie à la constance presque inhumaine. Il fallait bien un tel corps d’acteur et une telle voix pour offrir dans l’image de quoi résister à l’agencement catastrophique des évènements. À la rapidité avec laquelle les situations semblent tourner en sa défaveur, il oppose en effet un incroyable débit – soutenu par un texte grouillant de bons mots dont certains passent inaperçus du fait du rythme imposé, et par des plans dont la durée valorise la performance. Sa présence dans l’image manifeste une emprise dont l’ampleur dépasse sa seule volonté. Sa femme l’appelle ainsi ironiquement « Mein Führer », et ses employés se lèvent systématiquement à chacun de ses passages comme des petits pantins montés sur ressorts.

Incarnation salvatrice d’une réactivité à toute épreuve, McNamara a pour lui des scènes d’une efficacité redoutable. Après avoir extirpé Otto des geôles est-berlinoises – où l’on torture les prisonniers en leur imposant l’écoute continue de morceaux de variété américaine pour les empêcher de dormir -, et alors qu’il ne lui reste que quelques heures avant l’arrivée des parents de Scarlett, il entreprend de faire du rebelle communiste un gendre idéal en espérant du même coup sauver la mise sur tous les tableaux (faire une bonne action en rapprochant les amoureux, obtenir une promotion, se racheter auprès de sa femme). À la manière d’un personnage pirandellien venu se révolter auprès de son créateur pour lui reprocher la condition de ses congénères, il convoque tout l’équipement nécessaire à la métamorphose d’un acteur : coiffeur, maquilleur, manucure, costumier, divers accessoiristes, un comte déchu pour réviser sa filiation et le transformer en noble par adoption… Cagney, qui parle alors plus vite et plus fort que jamais débite ses ordres avec la rigueur d’une mitraillette, cavale d’une pièce à l’autre, tente de gérer le départ de sa femme… Bref, il euphorise la mise en scène et lance le film dans une ultime accélération au bout de laquelle le personnage finira par trouver sa limite, et avec elle la promesse d’un repos et d’un retour à la maison bien mérités qui résonnent de manière particulière avec la quasi fin de carrière de son interprète.

 

(1) Cameron Crowe, Conversations avec Billy Wilder, Institut Lumière, Actes Sud, p.142.

Titre original : One, Two, Three

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Durée : 110 mn


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