Un crime (A crime)

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Si le film ne trompe personne quant à la finalité du propos, celui-ci, par l’intermédiaire du cinéaste Manuel Pradal et de son co-scénariste et écrivain de polars Tonino Benaquista, répond malheureusement un peu trop facilement aux sirènes des impératifs narratifs adeptes des rebondissements et des morales sauves, qui engoncent le film très loin de la […]

Si le film ne trompe personne quant à la finalité du propos, celui-ci, par l’intermédiaire du cinéaste Manuel Pradal et de son co-scénariste et écrivain de polars Tonino Benaquista, répond malheureusement un peu trop facilement aux sirènes des impératifs narratifs adeptes des rebondissements et des morales sauves, qui engoncent le film très loin de la rigueur d’une étude psychologique que l’on était en droit d’attendre d’un tel scénario.

Dans une première partie plutôt réussie, Manuel Pradal semble se diriger vers une réalisation qui met en évidence la solitude de trois âmes écorchées à la recherche d’une rédemption. L’épaisseur nécessaire d’un polar psychologique dominé par la vengeance, l’amour, le temps et les déterminations personnelles complexes n’est que très partiellement abordé et enclave les personnages dans des postures caricaturales (stéréotype du taxi underground ; attitude monolithique de Vincent ; scènes d’amour surfaites et inutiles ; parabole ampoulée des courses de lévriers…). Si le moteur de l’histoire est sans aucun doute Alice, elle est ce lien presque subtil entre Vincent et Roger en créant une relation de vie et de mort où la notion d’innocence et de culpabilité s’estompe au fur et à mesure que le piège se referme.

Pradal focalise ainsi son histoire sur le couple Alice/Roger et construit méthodiquement un jeu de séduction et de dupe dans un contexte socio urbain qui impose une mise en scène proche des corps errants dans le silence meurtri d’une ville qui exclut. Cette relation factice mais possible constitue la réussite du film et place le spectateur comme acteur du déroulement de la manipulation, où le besoin de trouver une liberté (voire les scènes où Roger lance dans le ciel de New York des boomerangs) se fera inévitablement à sens unique. En effet, le jeu des deux acteurs (Béart et Keitel) transpire à chaque plan un dénouement proche mais toujours flou et qui condamnera l’un des personnages. Ils interagissent (Alice ne doute-t-elle pas autant qu’elle est déterminée ?) constamment et l’on en vient à penser au piège tendu par Max dans le film de Sautet Max et les ferrailleurs (1971).

La deuxième partie du film s’éloigne étrangement du ton initial pour effectuer un basculement narratif dommageable et incohérent. Finis les vapeurs urbaines lancinantes, le jeu psychologique orchestré par Alice, les taxis glissants dans la nuit New-yorkaise et le glauque implacable des corps dans le désir et l’attente (malgré une scène assez forte entre Alice et Roger dans la chambre d’un motel).

La narration se déstructure et n’est plus « motivée » par ce qui faisait l’intérêt du film : la triple relation dans un jeu de mort où la question de la liberté côtoie celle de l’innocence. L’histoire s’enchaîne alors par rebondissements maladroits, scènes chocs, hasard improbable, et on se dit que Pradal a perdu en chemin ses personnages et surtout une Alice magnifique en créature à la recherche d’un bonheur sans doute inaccessible.

Film bancal ? Sans doute ! C’est dommage, car Pradal, en gardant cette mise en scène psychologique sur les ravages d’une telle machination, aurait évité de s’inscrire sur la liste trop longue des pseudo polars grandiloquents dont la morale est sauve.

Titre original : A crime

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Durée : 100 mn


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