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Un coeur pris au piège (The Lady Eve,1941)

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Charles, millionnaire maladroit et timide, rencontre sur un bateau une jeune aventurière, Jean. Mais la jeune femme n’est pas vraiment ce qu’elle prétend être. Et tout se complique… Une comédie pétillante et joyeuse qui réconcilie presque avec les ruptures!

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu » (Jean 1, 1). Dès le générique de The Lady Eve, Preston Sturges, qui signe ici un de ses films les plus connus, indique clairement que son œuvre sera une version comique d’Adam chassé du Paradis. Tout au long de cette heure trente de pur bonheur, les références bibliques se succéderont, apportant à la Génèse une lecture nouvelle… et humoristique!

Une lecture « sturgienne » de la Bible

Au commencement donc il y a un générique. Sous forme de dessin animé, un serpent joyeux s’entortille, à gauche de l’écran, autour d’un tronc d’arbre. À droite, deux grosses pommes appétissantes. Comment ne pas penser à ce célèbre épisode de la Création? Qui plus est, Sturges, fidèle à sa réputation de cinéaste de la cruauté, fera du serpent un des fils conducteurs de The Lady Eve. Charles (Henry Fonda), millionnaire timide, rapporte dans ses bagages un souvenir incongru de son voyage sur le fleuve Amazone. Sur le paquebot qui le conduit à New-York, Charles cohabite avec ce nouveau compagnon-serpent. Ce reptile visqueux fera fuir Jean/Eve (Barbara Stanwyck) de la cabine de Charles. Une ophiophobie qui se révèle être bien plus profonde qu’une terreur génétique de l’espèce humaine face à cet animal menaçant. Chez Jean/Eve, le serpent est phallique. Il fait ressurgir chez elle l’angoisse liée à la naissance de l’intimité et par extension de la sexualité.

Avant le réveil de cette peur ancestrale, il y a eu des phases d’approche. Lors de son premier repas à bord, Charles, célibataire et riche, attire tous les regards féminins. Elles se pavanent devant lui. Elles tentent tout ; jusqu’ à enchaîner les fameuses bières qui ont fait la fortune de la famille de Charles. Lui ne voit rien, tant il est absorbé par son ouvrage sur les serpents. Quelques tables plus loin, Jean  observe. Dans un miroir de poche, elle scrute les scènes de séduction qui se suivent sans succès. Espace filmique infini qui trouve sa résonnance dans ce jeu de miroir, l’histoire ne se réduit pas à la perception scopique et s’étend alors dans des possibles imaginaires. Ironie ultime : elle les commente. Jean est un narrateur omniscient qui exprime par là-même son véritable pouvoir ; elle sait avant tous ce qu’il va advenir, parce qu’elle seule possède les clefs de la séduction. Mise en abyme pour elle-même certes, mais aussi pour son père qui dîne en face d’elle ; sorte de conte qui les met en recul par rapport au monde, Jean raconte l’histoire des autres. Elle peut interpréter ce qui les entoure et mettre les évènements à distance. Elle a conscience d’une certaine mise en scène de la vie. En effet, son père et elle sont des tricheurs professionnels. Une double vie secrète qui aura des répercussions pécuniaires et relationnelles. Plus tard dans le film, père et fille s’entretiennent. Tous deux se reflètent dans un même miroir. C’est la conscience commune qu’ils ont de vivre dans deux mondes, qui est ici évoquée.

« Tu seras frappé à la tête et tu frapperas au talon », dit la Génèse. La rencontre de Charles et Jean, c’est un peu cela. Alors qu’il s’apprête à rejoindre sa cabine, la jeune femme lui fait un croche-pied. Il tombe à terre et lui casse son talon. Première dégringolade. Il y en aura de nombreuses autres. Ainsi en va-t-il de la chute biblique. Le mythe est désacralisé par la descente dans ses abysses propres de cet Adam des temps modernes. Charles est un personnage maladroit, presque benêt. Ses chutes évoquent évidemment le slapstick. Le burlesque des situations renvoie par ailleurs à une quête de l’enfance. Charles et Jean ont l’impression de se connaître et de s’aimer depuis toujours. Que d’innocence féerique dans l’expression de cette évidence inexplicable. Mais voilà : il s’agit d’une histoire d’adultes, et la vérité, si douloureuse soit-elle, est sur le point d’être révélée. Ce n’est pas vraiment par une photo que Charles apprend qui est, réellement, sa promise. L’image en question ressemble presque à une photo de tournage (les acteurs descendent d’une passerelle de bateau), prise sur le vif, sans pose et sans mise en scène apparente. C’est en fait la légende au dos de la photographie qui indique à Charles qui sont vraiment Jean et son père. Un choc pour le milliardaire. Fin de la romance.

Une nouvelle Eve.

Jean, qui se sent trahie, ne compte pas en rester là. Grâce à ses connaissances et à son audace, la jeune femme arrivera à se faire inviter dans la famille de Charles. Elle se fait appeler Eve. Le jeune homme est à nouveau séduit. Malgré les mises en garde, il est persuadé qu’il ne s’agit pas de la même femme. C’est justement parce qu’elle lui ressemble trop que cela ne peut être elle. Le lieu de la rencontre n’est pas identique, la magie du paquebot n’est plus. Charles se pense incrédule alors qu’il brille par sa sottise et par son aveuglement. Il en est touchant, et non ridicule. Jean s’est créée en Lady Eve. Elle a changé aux yeux de Charles. Une réelle performance pour l’actrice Barbara Stanwyck, qui donne au personnage de Eve une silhouette et une personnalité aux antipodes de Jean. On apprivoise ici le thème de la re-création de la femme… au travers du regard masculin. Il est intéressant de noter que, dans The Lady Eve il n’y a pas de mère ; une constante dans la comédie du remariage. L’absence d’une forme d’autorité féminine permet à la jeune femme de divorcer symboliquement du schéma maternel. Il y a quelque chose de l’ordre de l’émancipation : car en étant surtout fille de sa génitrice, il est alors compliqué de s’affirmer en tant que femme, amante, épouse. Et puis aussi parce que tout simplement, la création féminine, c’est une histoire d’hommes!

Charles est conquis. Il épouse Eve. Les tourtereaux commencent leur voyage de noces dans un train. Dans The Lady Eve, les moments essentiels pour le couple ne se font pas dans l’intimité d’un appartement, mais dans des espaces en mouvement (bateau et train), comme si la relation devait sans cesse bouger pour accéder enfin à une réelle stabilité. Tout au long du film la caméra est en mouvement, scrutant le moindre espace, espionnant presque par moments les différents protagonistes. Elle témoigne, discrètement, de tout ce qui est en train de se mettre en place. Il s’agit d’un voyeurisme assumé qui ne se laisse pas envahir par les scrupules. L’oeil/caméra est le troisième personnage de ce couple en devenir, il pourrait être métaphore du regard paternel protecteur souvent, inquisiteur parfois. Ce n’est donc pas dans l’immobilisme et dans les convictions conservatrices que leur amour pourra naître au grand jour. Chacun se devra de remettre en question ce qu’il croyait acquis dans son existence : c’est à ce prix qu’ils avanceront.

Séductrice prise à son propre piège, Eve doit agir. Les confidences sur l’oreiller (Eve avoue à son époux avoir eu un amant avant de le connaître) seront d’abord excusées. Charles pardonne à Eve. En fond musical, le célèbre Chœur des Pélerins de l’opéra Tannhäuser (1845) de Richard Wagner (opéra que le réalisateur utilisera de nouveau dans sa dernière comédie, Infidèlement VôtreUnfaithfully yours – en 1948). Évocation ici à peine dissimulée des thèmes de l’amour sacré et de la rédemption par l’amour. Métaphore de l’opposition entre le profane et le sacré, entre le sensuel (l’amour pour Eve) et le spirituel (l’amour pour Jean). Le pardon appelle la confession. Ce n’est pas un, mais plusieurs hommes que Eve la séductrice a fréquenté avant son mariage. C’en est trop pour Charles qui décide de divorcer. On ne peut oublier si facilement une éducation Judéo-Chrétienne qui implique une notion de virginité : l’épouse se doit de posséder chasteté et innocence.

Et le remariage fût…

C’est là que Jean/Eve réalise enfin qu’elle risque de perdre l’homme qu’elle aime. Se faisant passer pour Eve au téléphone, elle apprend où trouver Charles. Bien-sûr il sera sur un paquebot, et c’est Jean qui l’y retrouvera! Leur seconde rencontre sera identique à la première. On pourrait aisément imaginer que leur histoire se rapprochera de celle de Sisyphe, tant le renouvellement circulaire des événements est évident. Se re-trouver est alors à ce prix : re-faire et re-commencer afin que les sentiments re-naissent à nouveau, avec plus d’évidence cette fois peut-être. Une seconde fois qui se passe de phases d’approche puisqu’ils n’ont plus de temps à perdre : il ne sert à rien de se tourner autour puisque l’amour est là, ils en sont certains. Quittant presque en courant la salle de restaurant, ils se dirigent, tout en s’embrassant et en s’enlaçant sous les regards outrés des autres passagers, vers la cabine de Charles. Il lui avoue être marié… elle lui répond qu’elle aussi. Quelle importance? À présent, Charles et Jean vont apprendre à se connaître bibliquement.

Parce que la nécessité et le but final de ce film, c’est de faire en sorte que l’amour puisse re-naître, que cet homme et cette femme se re-trouvent après une séparation. The Lady Eve appartient à ce courant cinématographique de l’entre-deux guerres aux États-Unis qu’est la comédie du remariage (voir l’ouvrage référence en la matière : À la recherche du bonheur, Stanley Cavell, Cahiers du Cinéma, 1993). Il s’agit, après s’être connu, de vraiment se re-connaître. Le plus intéressant finalement dans les séparations, ce sont les retrouvailles…

Titre original : The Lady Eve

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Durée : 98 mn


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