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Tiens-toi droite

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Le corps des femmes, entre grandes oppressions et petite libération. Comédie dramatique imparfaite mais à l’ampleur agréablement ambitieuse.

Le cinéma de Katia Lewkowiz, depuis Pourquoi tu pleures ? (2011), aime les batailles. Déjà, le célibataire à J-2 des noces – interprété par Benjamin Biolay – passait les 1h30 du film à lutter. Lutter contre la bande de potes, contre la famille de sa fiancée et la sienne, mais aussi contre une forme de lâcheté, des besoins de fuite et l’épiphanie d’avoir rencontré une fille, qui elle aussi aurait pu être la bonne. Malgré ce sujet frelaté de comédie romantique, et on s’en souvient, une affiche rose bonbon au diapason, l’exercice tenait du miracle, justement par sa véritable mise en tension des enjeux via les scènes collectives ; engueulades, cris, fuites, corps-à-corps amoureux, chaque scène était chargée d’une énergie désespérée, d’une sourde déprime s’inscrivant dans le rythme, dans l’occupation hystérique des plans par un casting généreux jusqu’au haché du montage, mais aussi dans la mélancolie du corps de Biolay.

De cette réussite, il reste des traces dans le second long métrage de la cinéaste franco-israélienne. Imaginant trois personnages principaux étendards de trois stéréotypes de la féminité – la mère, la working-girl, la pin-up – en situation de rupture avec le collectif, et donc en passe de livrer combat, le film fabrique ses moments foutraques et explosifs comme on en voit peu dans le cinéma français.
 

Du questionnement posé par le titre du premier film, on glisse vers l’injonction, où la curiosité pour un état sentimental laisse la place à une restriction physique. C’est peu dire que le film est à l’avenant, plus directif, moins en recherche, et bien plus théorique. Ainsi, son laboratoire féministe prend la forme ambitieuse d’une rencontre entre ces trois femmes archétypales, aussi incomplètes qu’en souffrance, réunies par la fabrication d’une poupée pour enfant (pas Barbie mais pas loin) dans une petite usine familiale. Le sous-texte a beau être un peu lourdingue, les enjeux et les scènes téléguidées par la monstration de l’oppression quotidienne vécue par les femmes, il y a quelque chose, malgré tout, qui accroche.

L’interprétation, à la limite du cabotinage, de Marina Foïs et de Laura Smet, et celle, lymphatique, de Lvovsky, confirme que leurs personnages sont bien des furies – ou des Érinyes – selon la mythologie privilégiée, loin de tout réalisme psychologique, chargées de rendre justice, tout en représentant les offensées, ici la caste féminine. Un tel schéma scénaristique est à la fois difficile à mener dans la justesse de bout en bout, mais aussi salutairement ambitieux. Alors que l’Hexagone est encore et toujours secoué par les pseudos débats sur l’enseignement des gender studies à l’école, Tiens-toi droite fonce tête baissée dans un florilège d’empêchements, de conditionnements féminins, de gestes manqués et de paroles disparues – que la cinéaste parvient encore une fois à inventer dans des scènes collectives percutantes. Les échanges verbaux nerveux entre la working-girl et son amant, entre désir et insubordination, sont filmés comme une parade amoureuse épuisante. Quant au groupe remuant de petites filles rondouillardes, en pleine construction et recherche de modèle identitaires, il faut les voir jouer au flirt agressif avec un garçon sans défense, en pleine projection d’hormones en ébullitions.

Rarement morose, hormis les douces échappées hébétées de Noémie Lvovsky, le film est même constamment relancé par une vague d’énergie souterraine, lors de séquences pulsionnelles presque cathartiques (crêpage de chignon, scène finale du basket) où les femmes, enfin maitresses de leur propre terrain de jeu (l’espace de cinéma, puisque les personnages masculins ont progressivement disparu du film) s’abandonnent au défoulement joyeux plutôt qu’à la posture.

A lire aussi : l’interview de Katia Lewkowiz
 

Titre original : Tiens-toi droite

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Durée : 104 mn


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