Select Page

Tatarak

Article écrit par

Avec son nouveau film, Andrzej Wajda offre un magnifique cadeau à la comédienne Krystyna Janda – qu´il connait depuis trente-cinq ans, – celui de pouvoir faire le deuil d´un être extrêmement cher à travers un rôle.

"L’homme est moins lui-même quand il est sincère,
donnez-lui un masque et il dira la vérité
".
Oscar Wilde

Son œuvre de cinéaste est indéniablement associé à l’histoire de son pays, la Pologne. C’est une œuvre militante qui a aussi joué un rôle important dans l’analyse du passé de son pays et de l’Europe. Avec L’Homme de marbre (1977) toute l’Europe apprend la supercherie et la tyrannie du régime soviétique, avec L’Homme de fer (1981) le monde entier découvre la situation déplorable mais non sans espoir des ouvriers polonais (Palme d’or au Festival de Cannes 1981).

Dans Tatarak, la douloureuse histoire de la Pologne transpire aussi à travers l’histoire de cette femme Marta, qui a perdu ses deux garçons lors de la deuxième guerre mondiale.

Marta est un rôle offert à Krystyna Janda, inégalable comédienne qui se livre devant la caméra pour déballer la douleur qu’elle a accumulée après la perte de son mari, Edward Klosinski, chef opérateur qu’elle a rencontré sur le tournage de L’homme de marbre. C’est un double rôle, qui est peut-être moins difficile à supporter qu’être soi-même : dans la souffrance on se ressemble tous. Avec  ce texte,  qu’elle a écrit, Krystyna dévoile tous les détails des derniers jours de la vie de son mari. Dans le clair obscur de cette chambre verte, Krystyna noie son chagrin. Les trois plans séquences dans cet « aquarium » de monologues s’écoulent sans larmes, submergée par la culpabilité d’être restée vivante.


La trame narrative de l’intrigue fictionnelle, adaptation de deux nouvelles, l’une d’un écrivain polonais Jaroslaw Iwaszkiewicz et l’autre d’un écrivain hongrois Sándor Márai, possède aussi  sa chambre verte. Marta ne sait pas qu’elle est atteinte d’un cancer mais porte en elle cette innocence d’un premier amour qu’elle exprime envers Bogus, un jeune villageois. Dans une magistrale séquence, qui donne son titre au film, Tatarak , jonc en français, le jeune homme est victime d’une crampe et se noie sous les yeux de Marta.

A peine a-t-elle trouvé la proximité de ce jeune corps rempli d’énergie et de promesse de vie, que Marta fait à nouveau face à une perte. La vie s’enfuit de son enveloppe refroidie et pâle, restée dans les bras de Marta, impuissante à inverser les lois de la nature. A ce moment précis, l’espace entre la réalité et la fiction se dilue, et la collision entre le sentiment de perte réel et le choc fictionnel après la noyade de Bogus que doit ressentir la comédienne l’oblige à faire surgir la vérité.


Le réalisme photographique à la Edward Hopper, qui décrit la fiction et le vacuum affectif de Krystyna dans la chambre verte de l’hôtel, combiné à la vidéo brouillonne des séquences de mise en abyme du tournage, constituent la palette d’Andrzej Wajda. Le réalisateur, qui a toujours cherché la vérité à travers le dispositif de son cinéma, semble avoir approché au plus près celle d’un être si touchant de fragilité.

Titre original : Tatarak

Réalisateur :

Acteurs :

Année :

Genre :

Durée : 95 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Le testament du Docteur Mabuse

Le testament du Docteur Mabuse

En 1922, Fritz Lang a laissé son génie du mal incurablement fou. Sous la pression du succès populaire, il le ressuscite à l’écran, plus mort que vif, en 1933 dans « Le testament du docteur Mabuse » où les virtualités du parlant prolongent son pouvoir tentaculaire par l’emprise de la machinerie moderne. Hypnotique. En version restaurée.