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Seuls Two

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Le passage à la réalisation apparaissait pour le duo comme une évidence. L’échec de leur premier film en est d’autant plus embarrassant.

Déception et embarras à la découverte du premier film des néo-réalisateurs Éric et Ramzy. Déception car le sujet (Paris nous appartient) avait de quoi réjouir par son évocation même. Car Steak, leur précédent film, sorti l’an dernier dans une certaine (et injuste) indifférence, révéla des duettistes un aspect joliment inquiétant. Embarras en raison de l’assez évident « ratage » cinématographique du présent objet. En raison d’une bienveillance profonde à l’égard de l’humour sauvage et joyeusement régressif caractérisant les auteurs.

Seuls Two part donc de cette idée pas plus bête qu’une autre (celle de transformer un chien en homme, par exemple) de confronter un gendarme et un voleur à la soudaine désertification du terrain de leur poursuite. En l’occurrence Paris dans toutes ses entournures, des champs Elysées à la Concorde, en passant par la plus petite cellule (immeubles, commissariat…), les lieux de vie et de circulation les plus populaires (FNAC, Tour Eiffel…). Fantasme de garnement, rêve soudain réalisé de voir un espace de jeu jusqu’ici délimité prendre les dimensions d’un monde. Ou l’inverse.

Les premières minutes succédant à l’événement ne manquent d’ailleurs pas de promesses. Gervais le chasseur (Éric, compact, excellent) poursuit Curtis le fugitif (Ramzy, ici et ailleurs, donc très grand). Les passants sont bousculés, la foule malmenée. Puis soudain, plus personne. Les Champs se retrouvent désertés, comme ça. Les plans larges et plongées soulignant le bug donnent le sentiment d’une inquiétude naissante, d’une progressive angoisse s’emparant du personnage (éventuellement du spectateur). Mais c’est hélas à partir de là que se confirmera, au contraire, le terrible manque d’inspiration de la mise en scène.

La surprise laisse presque trop immédiatement place à l’épanouissement d’un humour mal accordé à la situation. L’éternelle enfance des compères ne parvient jamais à imprégner avec force la latitude du projet. Blagues potaches, provocations se succèdent, délestées du moindre poids phobique, de la moindre dimension traumatique pourtant nécessaire à la viabilité du jeu. Une fois digérée la proposition, plus grand chose ne parvient à préserver la hauteur du trouble de départ. Qu’untel soit naze, faux-jeton, puceau, etc, pourquoi pas, à condition que la taquinerie dépasse le seul stade du bon mot. Ce qui provoque un rire immédiat sur petit écran, combiné dans l’espace-temps idéalement restreint de la sitcom ou du sketch, est très vite noyé dans l’ouverture spatiale, l’élargissement temporel du long-métrage.

C’est d’une absence trop évidente de  regard  cinématographique pertinent que souffre au final ce film. De la difficulté plus que du refus d’Eric et Ramzy à installer leur vision du monde, leur sens singulier des perspectives, que résulte la réserve. Tout en surface, exposition plane d’un certain état de fait, le tout manque de profondeur (matérielle plus que psychologique). Toute proportion gardée, l’échec, ou plutôt le non aboutissement de Seuls Two renverrait étrangement à la grande réussite de Glory to the filmmaker, le dernier film de Takeshi Kitano, sortant en salles le 16 juillet. Également sujet à régression, le néo-sexagénaire parvient, en droite ligne de son précédent Takeshi’s, à donner à la bouffonnerie, l’irrémédiable bêtise, une ampleur nationale, sinon mondiale. Également originaire de la télévision, où il officie toujours comme amuseur populaire sous le sobriquet de « Beat Takeshi » (son nom d’acteur), Kitano trouva vite dans le cinéma l’occasion d’un  épanouissement presque naturel de ses formes.

De même qu’un Franck Dubosc trouva en Disco l’occasion de l’affirmation décomplexée de sa « courbe » comique, E et R auraient gagné à s’interroger davantage quant à leur forme type, leur « Rosebud ». Leurs meilleurs films d’acteurs, Steak et La tour Montparnasse infernale, interpellaient par l’emploi et la belle usure du concept même d’ « Erikéramzy ». Monstre à deux tête, que devient l’un trop loin de l’autre ? La présence de l’un appelle-t-elle systématiquement l’irruption de l’autre ?
Qu’est-ce qu’un grand maigre chevelu sans un petit chauve costaud ? Ces seules questions existentielles ont été la matière première de leurs plus beaux sketchs. Peut-être leur manque-t-il simplement (pour le moment) un regard cinématographique propre sur cette complémentarité. Une belle arrogance d’esthètes…

Titre original : Seuls Two

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Durée : 94 mn


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