Sans arme, ni haine, ni violence

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Pour son premier film comme réalisateur, l’ex Robin des bois surprend par son approche nuancée et méthodique des rêves de grandeur de l’illustre auteur du casse de Nice : Albert Spaggiari.

Surprise : le premier film de Jean-Paul Rouve comme réalisateur n’est pas une comédie ; tout du moins pas au sens où pourrait d’ordinaire se définir une « comédie ». Certes l’humour est présent, certaines situations amusantes, Jean-Paul Rouve lui-même toujours efficacement décalé dans son port du postiche et du costard de flambeur… mais c’est pourtant un sentiment de mélancolie, d’amertume qui progressivement prévaut. Insinuant au départ une familiarité avec des œuvres de détournement des genres telles que Le magnifique de Philippe de Broca ou, plus près de nous, OSS 117 avec Jean Dujardin, le film ne s’installe finalement pas dans le genre balisé de la parodie. Derrière la forme subsiste un vrai fond, une réelle perdition n’appelant qu’à se révéler.

Albert Spagiarri, le personnage qu’incarne ici Rouve, c’est un peu l’ancêtre de Jérome Kerviel, l’homme qui dévalisa (à dessein, lui) la Société Générale de Nice en 1976, s’évada du tribunal en un saut de lapin et échappa jusqu’à sa mort, en 1989, à la justice française. Tout laissait prévoir une approche colorée des exactions du bonhomme, un jeu de faux-semblants jouissifs lointainement inspiré de Welles ou Scorsese… Ce sera au final de cette anticipation que résultera la duperie. Pour l’acteur-réalisateur, l’intérêt du personnage excède cette seule fantaisie, l’idée du film ne peut reposer sur le simple biopic attendu. Spaggiari, au-delà de son acte initial – dont l’importance s’amoindrira au fur et à mesure que progressera l’aventure – fascine avant tout par la complexité de sa personnalité, son mélange de pathétique et de conviction.

Le récit a pour point de départ le voyage d’une sorte d’agent secret, classieusement incarné par Gilles Lellouche, dans un pays d’Amérique latine jamais nommé… L’homme suit les consignes point par point, franchit les étapes non sans une pointe d’inquiétude pour se retrouver, enfin, en présence DU caïd. Se présentant comme journaliste pour Paris Match, il parviendra à gagner la confiance de son hôte, instaurant un jeu aux règles variables et très instables. Le charme naît du partage entre l’évidence de ce qui pourrait sans certitude être qualifié d’amitié et la conscience, de chaque côté, que tout n’est pas dit, que subsiste malgré cette proximité une grande inconnue.

Avec tact, Jean-Paul Rouve relate et met en images, par l’impulsion de la voix off de Spagiarri, puis de sa compagne Julia (Alice Taglioni), le fameux « casse », donne vie à une association de pieds nickelés parmi lesquels figure, ce qui amuse assez, le comique marseillais Patrick Bosso. Ces scènes de souvenir ne sont certes pas le meilleur du film, la lourde caricature menaçant régulièrement, mais leur mérite est de nous préciser, par leur brièveté, la piste esquivée par l’auteur. Plutôt que le spectacle et l’hystérie comique des gaillards en actions, le retour, l’évocation distanciée d’un homme désormais bien seul.

Il y a de la modestie dans cette volonté de ne pas se satisfaire du succès, cette manière de préférer la relative déchéance à la gloire. Non que Spaggiari nous apparaisse ici sinistre ou suicidaire, loin de là ; sa santé, pourtant défaillante, s’affirme à la moindre occasion. Le pathétique du personnage s’accompagne d’une fantaisie et d’un principe de plaisir plutôt bluffants. Pour ce sens de la dualité, cette aptitude à accompagner l’évidence d’un désespoir d’un goût immodéré pour la posture, la star attitude, Sans arme, ni haine, ni violence gagne ses galons de coup d’essai réussi.

Titre original : Sans arme, ni haine, ni violence

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Durée : 88 mn


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