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Sagan

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Diane Kurys n´a pas eu besoin de côtoyer Sagan pour s´attaquer à la peinture de la vie de << ce charmant petit monstre >>, à sa manière, dessinant un destin tragique en toute simplicité.

La vie des autres intéresse les voyeurs que nous sommes. Surtout si cet autre est célèbre et mort, car son droit de réponse sera forcément limité et les débats pour rétablir la vérité, foisonnants. Dans le cinéma, ce genre à la mode s’appelle le biopic…

Un charmant petit film

Françoise Quoirez n’a gardé de son patronyme que son prénom. Elle emprunte son pseudonyme à un héros proustien, et choisit le doux nom, « le beau nom grave » de Sagan. Pour parler de cette drôle d’hussarde, Diane Kurys préfère filmer la vie intime à la vie publique de l’écrivain. Les deux ne sont-ils pas en effet intrinsèquement mêlés ? Elle décide de passer sur l’enfance dans les Causses et, pour lancer l’histoire, choisit le prix de la critique de 1954, décernée à notre héroïne pour son premier roman.

Les jeux sont faits, le ton est lancé : la tragédie de Sagan siège dès l’incipit, et met en scène le résultat d’une vie marquée par l’insouciance, la liberté et l’écriture. A la fenêtre de sa belle demeure, elle apparaît dans un fauteuil roulant, vieille, marquée par la maladie et l’excès d’une jeunesse dorée. C’est terrible, comme la vieillesse ressemble à l’enfance, par la dépendance qu’elle génère. A cet âge, elle ne prend plus de décisions, ce sont les autres –plus ou moins bienveillants- qui le font pour elle. Cette solitude que Sagan fuyait tant, la rattrape pour ne plus la lâcher, et l’agrippe telle une sangsue. Un jeune journaliste plein de bonne volonté cherche à la voir, pensant trouver l’écrivain dans sa maison de campagne à Honfleur prête à lui accorder un entretien. Il repartira bredouille. Sans savoir que celle qu’il cherchait le regardera filer, apeurée, faible, sans réagir, du haut de sa chambre, une chambre qu’elle ne possède déjà plus. Sagan commence donc par la fin, moins fastueux, bien loin des paillettes, plus proche d’une réalité qu’elle cherchait à fuir, à l’image des conséquences d’une vie bue jusqu’à la lie.

L’ambiance mortuaire de cette première scène contraste avec la légèreté des séquences suivantes, rythmées par les brusques changements de plans, la mobilité de la caméra qui se veut en accord avec l’intrépidité de Françoise Sagan. Elle court, virevolte, petite plume déjà prête à entamer le roman qui fera sa gloire : Bonjour Tristesse. Ce roman, elle l’écrit en faisant un pied de nez à Stendhal, soi-disant en dix semaines. La fluidité de sa prose, la liberté de ton, son audace et sa peinture de l’ennui dans une société bourgeoise, suscitent autant la polémique et le scandale que le succès qu’elle accueille les bras ouverts, un brin timide.

Sylvie Testud interprète à merveille ce bout de femme, avec une ressemblance frappante, un mimétisme qui peut déranger ou séduire, comme cette façon qu’a Sagan de fumer ses fameuses Chesterfield, et la prétention bourgeoise de sa voix, parfois agaçante, mais toujours originale. Sa silhouette fragile, cet air espiègle, son langage scandé, son franc parlé, son humour décapant : Sylvie Testud est Sagan, volubile, égoïste, dans une grâce et une facilité déconcertante. Les amis qui l’accompagnent, Florence Malraux, Jacques Chazot, Peggy Roche et Bernard Franck, alimentent son quotidien empreint de décadence, d’alcool, de drogue et de bonne bouffe. L’amitié qui les lie frappe par sa spontanéité, cette joie de vivre, d’être et d’exister ensemble, malgré les couacs, malgré les divergences. Ce noyau solide encadre Sagan. Sans pour autant l’isoler. Pour faire rire la troupe, le bernant Pierre Palmade répond présent, avec tact et sensibilité. La sensualité revient à la rédactrice en chef d’Elle, Peggy Roche, qu’interprète en toute élégance Jeanne Balibar. Une femme fatale, magnifiée dans ces belles robes noires, sublimée par la rougeur de ses lèvres et ses manières décalées. Et pour l’irritabilité, Astrid (Arielle Dombasle) incarne à merveille l’envers du décor.

Sagan mène sa vie par défi de la mort. Son amour de la vitesse lui vaut un grave accident, son amour des jeux de hasard lui vaut l’achat de son manoir à Equemauville, et son amour de l’amour, deux mariages, un divorce, et un enfant. Diane Kurys dessine cette ambigüité chez Sagan, cette fuite en avant, en évitant d’expliquer les raisons qui la poussent à certains actes.
Nous comprenons plus tard, sans un mot, l’homosexualité de son second mari. L’impossibilité qu’elle a d’assumer un rôle de mère, de femme, d’amante. Farouche, elle se veut libre, refuse toutes entraves, et quand, après un accident, elle retourne vers la drogue sous les regards désapprobateurs de ses chaperons, avec insolence, elle réplique : «Je n’ai pas envie d’économiser mon petit capital santé. Je n’ai pas envie de m’économiser. » Nous assistons à son autodestruction, impuissants. Comme l’ont été ses proches.

Diane Kurys met en lumière chez Françoise Sagan des traits de son caractère que nous connaissions déjà. Mais rien n’empêche de les entendre à nouveau. Ses manies, sa fragilité, sa fidélité au whisky comme source d’inspiration, son impossibilité de dormir seule, son refus de parler de la mort… Ces derniers propos sont d’ailleurs savamment illustrés par une discussion poignante avec son inlassable complice Peggy Roche (Jeanne Balibar), qui, recluse à l’hôpital, tente en vain d’aborder sa mort imminente. Et ses cris dans le plan suivant. Les cris de Sagan. Déchirants. Désormais seule, elle entame sa longue descente aux enfers, et ces paroles dites un peu plus tôt prennent toutes leur ampleur : « Nous mourrons tous en cours de route ».

Cette belle époque des sixties et ce qui suit, se ressent dans les clubs de Jazz, la voix grave de Billie Holiday, Le Deuxième Sexe de Beauvoir livre de chevet de Peggy Roche, les vieilles voitures, les vieux appareils photos des journalistes, et cette révolte de Mai 68 vue à la télévision. Presque tout y est, par petites touches impressionnistes. Juste là pour dessiner l’ambiance. Sagan incarne aussi, à travers son mode de vie, le mouvement féministe. Elle surprend avec ses cheveux courts, son air moqueur, son subtil bagout, ce fameux manteau panthère, son pantalon serré qui contrastent avec ce fin collier de perle, étrange vestige d’une éducation rangée.

Ce qui plaît chez Françoise Sagan, c’est non seulement sa désinvolture, son hédonisme, mais surtout ses écrits. La voix-off de Sylvie Testud laisse entendre son amour des mots, illustré à l’image par des travellings latéraux, des plans toujours en mouvement venant illustrer des pensées qui coulent à flots, une mélancolie voilée. Ces propos sont pleins de répartis, de réflexions justes, de maximes basés sur des mots simples, témoins de la limpidité d’un style nouveau. Avant tout femme de lettres, le film pêche à nous montrer d’elle une vie intellectuelle et privilégie les mondanités. Quel ennui, parfois ! Mot cher à Sagan. On se surprend aussi à la voir rédiger la plupart du temps ses romans à la main. Elle est connue pour taper à la machine à écrire avec seulement un doigt – deux pour François Truffaut.

La fin du film reprend le plan du début, formant ainsi une boucle, la même qui la fit gagner huit millions (d’anciens francs) au casino avec le chiffre huit. Sagan vit assistée (comme elle l’a toujours été), démunie, pauvre, triste. Et toujours seule. La séquence finale laisse penser à un hommage au fils tant renié par Sagan, exclu de sa vie pour l’avoir trop aimée, sans oser lui avouer. Une explication qui n’a lieu qu’au royaume des morts, dans l’imaginaire, évitant ainsi une fin feuilletonesque. Malgré le dernier plan fixe sur le visage de Sagan, mourante, qui tanne par son pathos.

Titre original : Sagan

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Durée : 118 mn


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