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Rivette vient en premier plan

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Extrait de Jeune Cinéma N°36, février 1969.

On se rappelle le précédent film de Jacques Rivette La religieuse, qui fit beaucoup parler de lui tant qu’il fut interdit, un peu moins dès que la censure l’eut relâché. Loin d’être « scandaleux », le film apparut alors comme une très belle et très fidèle adaptation du livre de Diderot, une véritable œuvre d’art à laquelle j’avais un peu reproché, après l’avoir vu début 66, de manquer peut-être de hardiesse cinématographique.

Depuis, en utilisant tour à tour le 16 et le 35 mm, Jacques Rivette a fait L’amour fou, film en noir et blanc, de quatre heures douze minutes : à l’époque où le marché du cinéma (essentiellement américain) ne veut que de la couleur, où « le temps » est plus que jamais de « l’argent », c’est déjà au départ une gageure de concevoir une œuvre sous cette forme et de cette dimension ; elle va à l’encontre de conventions bien établies, dit-on, en fonction des besoins du public, et surtout d’une certaine tradition de la concision dans l’art de s’exprimer ; Jacques Rivette a donc tenté une sorte de révolution dans la conception d’une œuvre cinématographique en essayant de donner au temps le poids et la densité de la durée et aux acteurs la possibilité de s’exprimer personnellement à travers une fiction. A-t-il ainsi réussi quelque chose qui risque de bouleverser le cinéma futur en touchant de façon nouvelle ceux qui font le cinéma et ceux qui le reçoivent?

Un jeune couple, Claire et Sébastien, se défait dans la folie d’un amour qui se refuse à mourir ; une pièce de théâtre – Andromaque – se monte. Sébastien en est le metteur en scène et joue Pyrrhus. Claire, mauvaise Hermione, abandonne son rôle qui est repris par Marta, la première femme de Sébastien. L’amour fou est donc l’histoire de deux êtres liés et détruits par un métier et un amour. Claire, frustrée en tant que partenaire professionnelle de Sébastien, fait l’apprentissage d’une solitude, d’une disponibilité qui confèrent lentement, à tout, aux pensées, aux objets, aux bruits, aux gestes une démesure angoissante, envahissante et débouche sur une démence à demi-consciente, sur une jalousie qui ne veut plus se raisonner. Pendant ce temps Sébastien, pris par son travail de mise en scène, par sa recherche d’une expression dramatique nouvelle, s’épuise en répétitions au cours desquelles rien n’a vraiment l’air de progresser. Son propre drame lui échappe jusqu’au jour où la folie de sa femme devient la sienne. Claire le quitte, la « première » d’Andromaque n’a pas lieu.

Certains, qui ont vu la version tronquée de L’amour fou, disent qu’elle est pesante, ennuyeuse. Je n’ai pas du tout eu cette impression en voyant la version originale. On ressent peut-être, par instant et surtout au début du film, une sorte de légère irritation parce qu’il y a comme un parti pris de noyer les conversations dans le bruit ; on a peut-être aussi un peu de mal à admettre la présence continuelle de A.-S. Labarthe et de son équipe filmant les répétitions, et on peut être dérouté par l’étrange manque de passion apparente, par cette incroyable patience d’une équipe qui travaille à la limite de l’épuisement. Mais je crois qu’on oublie assez vite tout ce qui gêne au départ ; car Jacques Rivette a vraiment réussi à exprimer en profondeur un drame intime, une tragédie des temps modernes, avec son malaise, ses accalmies, ses rebondissements, ses absurdités, son cheminement logique et inexorable. Il me semble que le spectateur est d’abord seulement spectateur, il a l’impression de voir les choses de loin, par exemple d’une table voisine dans le café, ou du seuil d’une porte. Puis peu à peu il est entraîné au cœur même de l’histoire, parce qu’il est au courant de tout, il voit et sent en même temps que les héros l’enchevêtrement des rapports d’amitié, de travail et d’amour qui les conduit à un douloureux échec.

Tout compte, tout s’explique, la lassitude ou l’exaltation qui les saisit tour à tour, ce qui pousse Sébastien à chercher un refuge passager chez l’une ou l’autre de ses interprètes, ou au contraire à vivre avec Claire trois jours de frénésie érotique, tendre, burlesque et grave à la fois, comme si tout était encore possible. C’est cette même lassitude et cette même exaltation qui mettent un revolver entre les mains de Claire, la font suivre d’un doigt et d’un œil presque immobiles les dessins du papier du mur, ou au contraire la précipitent dans une activité débordante, gratuite et pathétique, quand elle court à la recherche désespérée d’un chien, ou des bras d’un autre homme, ou lorsqu’elle travaille, puis joue jusqu’à l’exaspération avec le magnétophone. On sort de L’amour fou fatigué mais avec l’impression d’être plus riche, d’avoir découvert une dimension réellement nouvelle du cinéma, grâce à cette notion d’un temps retrouvé, grâce aussi à la justesse du ton tout le long de l’œuvre qui crée l’illusion que Bulle Ogier, Jean-Pierre Kalfon et les autres aussi bien souvent, ne jouent pas, mais sont eux-mêmes. Mais n’est-ce pas là justement ce que cherchait à atteindre Sébastien-Jacques Rivette ?

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