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Redacted

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Redacted, le nouveau film du cinéphile Brian De Palma, trouble par son caractère expérimental comme il interroge quant à ses prises de position politiques. Un objet très éprouvant, prêtant à scepticisme… mais incontournable.

La différence entre Outrages (Casualties of war, 1989) et Redacted, pour Brian De Palma, c’est que ce dernier est un film « contemporain » de son sujet, l’offensive américaine en Irak, là où le premier abordait la tragédie du Vietnam avec le recul de plus d’une décennie. Jumeaux dans leur approche de la guerre et leur dénonciation des actes criminels perpétrés par les soldats américains à l’encontre des civils, ces deux films diffèrent pourtant radicalement dans leurs parti-pris esthétiques et narratifs. Outrages était le produit du souvenir d’un ex soldat (Michaël J. Fox) troublé par la rencontre d’une jeune américaine d’origine asiatique ressemblant comme deux gouttes d’eau à la victime de ses anciens camarades de chambrée (Vertigo…). Le film, bien que très personnel, était de facture assez classique au sens où le brio de De Palma ne sortait pas du cadre précis et bien défini d’un récit mis en scène et évoluant selon les modalités standards du cinéma.

Difficile en revanche de qualifier Redacted comme un film « de cinéma », tout du moins de l’affilier au cinéma sans préciser que le pari de son auteur est, cette fois, moins de simplement suivre la trame linéaire d’une histoire que de confronter son sujet à une pure expérimentation. Reproduisant (faute de droit d’exploitation des images d’origines circulant sur internet) des documents réels sous forme de videos HD, reportage ou conversation en webcam, De Palma offre là une expérience aussi déstabilisante que passionante, d’immersion dans un flot visuel en contradiction avec l’aseptisation des grands médias. Là où jusqu’ici la « réalité » de cette guerre a été filtrée pour mieux faire passer la pillule au peuple et le réconforter quant à l’utilité de l’intervention américaine (« to redact » signifie éditer, "rendre publiable ou diffusable"), Redacted entend faire face à la dimension cauchemardesque de la situation.

Pour les admirateurs de De Palma, la force de son cinéma se situe précisément du côté d’un travail de critique du visuel, la recherche par les personnages d’une vérité, d’un indice dissimulés. Dépasser la confusion réalité/cinema dans Body double, réexaminer une situation à froid dans Mission : impossible, se lancer à la quête d’une preuve irréfutable dans Snake eyes : directe ou indirecte, la remise en question d’une scène d’origine devenait matière première du spectacle. Animé  par une aspiration plus ouvertement politique, Redacted tire au contraire sa force de la volonté rare de son auteur de croire enfin en l’image dans toute sa nudité. Offensive à peine masquée contre l’administration Bush, cette oeuvre se veut mise en évidence d’un état des choses, adresse au monde par l’exposition trop longtemps esquivée par les médias de faits précis : conversation musclée sous vidéo-surveillance, interrogatoire, cadavre d’un civil au journal télévisé…

Très frontales, les images sont ici la captation de tous les déséquilibres des guerriers, aussi bien en tant que coupables (meurtre plus ou moins accidentel d’une femme enceinte suite au forçage d’un barrage, viol collectif d’une adolescente et massacre de sa famille…) que victimes de l’horreur (décapitation punitive d’un soldat, démembrement d’un sergent après explosion d’un meuble piégé…). A la jouissance de construire une fiction sur la dimension planante du numérique et de la libre circulation des images s’ajoute ainsi le poids d’un monde très matériel, organique… Tout glisse, sur le net, la navigation est fluide et aisée, mais à chaque instant reprend ses droits l’autorité du sang et de la chute des corps. Paradis visuel et enfer du réel avancent main dans la main.

Commençant dans la légèreté, voire dans une certaine euphorie (blagues de potaches entre jeunes soldats rigolards, caméras croisées avec promesses de faire un jour « quelque chose » de ce que l’on filme – pourquoi pas du cinéma ?), Redacted laisserait presque croire que De Palma ambitionne moins de « montrer » ces guerriers en action que de simplement faire corps avec leurs états d’âmes. C’était bien sûr sans compter sur l’évidence que pour lui, rien ne compte justement davantage que la visibilité, l’exposition subite d’un élément traumatique longtemps refoulé. On passe ainsi de la « tchatche » au dernier souffle en moins de cinq secondes, de la plaisanterie à l’acte fatal sans aucune possibilité d’anticipation. Manière de dire qu’avant d’être des machines de guerre, ces garçons sont tout d’abord des enfants américains lecteurs de Play boy, aspirants cinéastes et amateurs de jeux videos? Sans doute… D’indiquer que la barbarie n’est pas chez eux originelle mais produit de la configuration singulière de la guerre, concours de circonstance ? Certes…

Vient alors la question de la réception de cette barbarie. Comment aborder les dérives pulsionnelles de ces garçons ? Y-a-t-il possibilité d’identification, d’empathie ? Dans Outrages, la question ne se posait presque pas : nous étions au cinema, forcément la réticence de M.J.Fox était partageable et partagée, forcément les exactions de Sean Penn et de sa bande étaient une juste représentation du Mal.
S’identifie-t-on ici au doux Mc Coy, ce jeune et courageux militaire pour qui la dénonciation de ce qu’il a vu – et qui surtout a été filmé, ce qui a son importance – est, après l’éxécution de son ami Salazar, (le filmeur du viol, complice sacrifié) une affaire de morale ? Là est toute la question de ce passionant  Redacted. Sans cesse on s’interroge sur la raison réelle et profonde de notre trouble : est-ce de voir cette violence qui offense ou la manière dont celle-ci nous est exposée ? Le regard sur le « Mal », sa distinction du « Bien » sont-ils les mêmes lorsque le rapport classique à une « scène » se trouve ainsi interrogé ?

Jusqu’au bout, c’est de cette incertitude que résulte notre difficile mais réelle acceptation des propositions de ce « film » : l’indignation est-elle la même lorsque les spécificités du cinéma sont à ce point déstabilisées ? Pour en débattre, il n’y a guère d’autre solution que de faire face ensemble à ce bien cruel mais incontournable Redacted.

Titre original : Redacted

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Durée : 90 mn


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