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Potiche

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Certes plus en forme qu´à l´accoutumée, François Ozon ne serait-il pas devenu une potiche ?

Après des débuts en fanfare au début des années 2000 (Sitcom, Sous le sable, Huit Femmes), passé 2004 et le beau 5×2, le prolifique François Ozon a signé une tripotée de films allant du ratage désolant (Ricky, Le Temps qui reste) à la tentative vaine mais pas dénuée d’intérêt (Angel). Son récent Refuge en début d’année, tout en ayant été défendu en ces pages, ne masquait pas certaines limites de son approche (le film étant entièrement fondé sur son désir de filmer une femme enceinte) et des tics du réalisateur qui commencent à confiner au ridicule (sujet faussement provocateur, jolis garçons dénudés dansant sous les stroboscopes, à la piscine, au lit…). Son retour annoncé à la comédie dans sa veine théâtrale avec Potiche semblait donc une bonne nouvelle.
De la même manière que pour Huit Femmes, Potiche est l’adaptation d’une comédie de boulevard, une pièce de Barillet et Grédy rendue célèbre par Jacqueline Maillan dans le rôle titre. C’est Catherine Deneuve qui reprend aujourd’hui le flambeau en grande bourgeoise ultra-brushée. Femme du grand patron d’une usine de parapluie, il lui est demandé d’être une femme d’intérieur et surtout d’éviter d’avoir un avis sur la question. Les journées passent entre footing en bigoudis et pauses bucoliques pour écrire de la poésie. Après la séquestration de son mari suite à une grève, elle se retrouve à la tête de l’entreprise et, pour la première fois de sa vie, décisionnaire.
 
 

Comme dans Huit Femmes dont le film est proche tant stylistiquement que dans les ressorts de mise en scène, Potiche est l’occasion de mettre en avant une galerie de personnages architypés : la femme potiche donc, le mari irascible, la bonne petite secrétaire, le député communiste… sans aucune recherche de réalisme. Comme aime à le rappeler Ozon, il use de la théâtralité comme un rappel constant du film comme spectacle. La reconstitution des décors et costumes est pointilleuse mais baignée dans une telle lumière irradiante que sans cesse ceux-ci apparaissent comme des artifices à l’opposé du caractère naturaliste de ses autres films. Sous couvert du rire, cette insistance sur l’aspect spectacle et caricatural lui permet justement une extrême violence des mots et des relations. Excepté son fils, la potiche n’est respectée par personne : objet social pour son mari, vieille gênante pour la secrétaire, pathétique cruche pour sa fille, Deneuve est littéralement bafouée de toutes parts. Même le député communiste, sous couvert de gentillesse et d’adoration, tente de l’utiliser en ventriloque comme un objet, une marionnette. Dans Potiche, la femme est un corps, mais surtout pas un cerveau, une vitrine muette, une page blanche à qui on peut tout faire dire.

Comme l’a bien fait comprendre l’intense campagne de pub, le film joue aussi sur son casting. Outre Deneuve, on aura donc vu défiler dans nos villes les trognes de Luchini, Godrèche, Viard, Renier et Depardieu estampillés « potiche ». Avec de telles gueules, on s’attend à une interprétation de haute volée. Ce n’est pas le cas. On est loin de l’excellence du casting de Huit Femmes. Non que les acteurs soient mauvais, loin de là, mais on pouvait espérer mieux de cette réunion de caractères. Seuls Karin Viard et Gérard Depardieu s’illustrent. La première pas toujours pour le mieux : parfois bancale, elle tape pourtant souvent dans le mille avec son personnage de secrétaire engoncée et rigide. Depardieu, quant à lui, est parfait dans son rôle de député communiste, vieux garçon mais toujours idéaliste. On retrouve l’acteur à son meilleur, tel qu’on ne l’a vu depuis longtemps, presque aussi éloquent et volubile que dans ses fastes années 1970. On passera sur Judith Godrèche dont la présence dans ce film et au cinéma en général reste un mystère.
 
 

A son (petit) niveau, le film est réussi. Même s’il met du temps à trouver son rythme, Potiche plaît, et plaira. L’image chatoyante flatte l’œil et les séquences sont relativement drôles : une mention particulière aux moments de décrochement narratif typiquement théâtraux des « forty five points » et « Pujol = ras-le-bos », tous deux mettant en scène Viard, rares moments où le film prend son envol. C’est comme enfiler une bonne vieille paire de charentaises : extrêmement confortable. C’est un peu le cas des récents films d’Ozon : ils sont confortables, on est certain d’y trouver ce dont on a envie. On pourrait ici arguer que cela vient du choix d’une pièce de boulevard. C’est en partie vrai. Beaucoup d’éléments attendus sont ceux du fonds de commerce de ce type de théâtre : changements de costumes, apparitions, coups de théâtre… qui donnent envie de comparer points par points, scènes à scènes, Potiche à Huit Femmes. Il y a bien sûr la pâte du Ozon dans sa veine théâtrale qui rend ses films immédiatement identifiables : sa fascination pour les cheveux des actrices, le poids de Douglas Sirk, les cadrages au pied d’un escalier, dans l’encadrement ou à travers une fenêtre, les plans tapis ou tapisserie… soit une stylisation extrême de l’image. Mais ici de nombreuses choses sentent la redite à l’instar du début du film montrant Deneuve faisant son jogging et s’émerveillant devant une biche (l’ouverture de Huit Femmes) ou des animaux forniquants (la fin des Amants criminels).

Plus gênant que la citation autosatisfaisante, ce qu’on reproche surtout à Potiche, c’est de tomber dans la facilité, voire même une certaine vulgarité. Sous couvert de parodie ironique, François Ozon n’hésite pas à recourir aux moyens de la concurrence (et pas la meilleure) pour déclencher le rire. Un peu de cul donc (bruit de fermeture éclair = rire, flashbacks systématiquement graveleux), mais surtout le recours au décrochement parodique propre au comique des années 2000. Plutôt dans l’animation à l’origine (c’est le fonds de commerce des studios Dreamworks), le procédé s’est vite répandu. On voit donc ici le slow de Deneuve et Depardieu se transformer en chorégraphie disco sur un sol lumineux. Jouer du statut de la star pour en offrir un contrepoint potache semble donc le summum du comique. On a connu Ozon plus fin que ça. Sans être réellement pédant, le réalisateur donne surtout l’impression du bourgeois qui s’encanaille et se gausse d’être un vilain garçon.
 
 

« C’est pas ma place à la cuisine, c’est pas ma place au Badaboum ! Elle est où ma place ? »

Heureusement, le film est sauvé par la véhémence de son propos et on retrouve un peu du talent d’antan du réalisateur. Car la potiche se révèle une femme d’action exemplaire. Accédant de manière inattendue à la parole, elle ne la lâchera plus. Ce que met Ozon en scène finalement, c’est une époque où il est normal pour une femme de rester à la maison, de gagner moins que son mari et où le poste avec le plus de responsabilités qu’elle puisse envisager est celui de secrétaire (cela vaut un monologue surréaliste, mais entièrement vrai, à Viard). Plus que le seul machisme quotidien, ce que sous-tend le film c’est un questionnement sur la misogynie de la société. Une misogynie qu’Ozon ne cantonne pas aux années 1970, mais projette régulièrement dans le contemporain via l’utilisation de phrases désormais cultes de notre actuel président de la République dans la bouche de ses personnages. Si les citations sentent un peu l’antisarkosisme primaire, elles sont un élément de plus pour faire se rejoindre les deux époques. Le réalisateur pensait à l’adaptation de la pièce depuis longtemps sans savoir réellement comment la moderniser. C’est la campagne présidentielle de 2007 et l’émergence d’une figure politique féminine de premier plan, avec les quolibets et les relents misogynes qu’elle suscita, qui fut le déclencheur. Qu’on s’entende, Potiche n’est pas un film sur la politique, ni d’un quelconque bord politique, mais c’est un film politique au sens où tous les rapports humains le sont. Via les années 1970 et l’apparente légèreté de la comédie de boulevard, Ozon réfléchit aussi sur son époque et met en avant le chemin qu’il reste à parcourir.
Malgré toute l’ampleur de son propos, le film ne triomphe pas vraiment de ses défauts par sa trop grande tendance à être populiste pour devenir populaire. Dommage. François Ozon apparaît aujourd’hui comme l’homme qui a abattu toutes ses cartes. Sans nécessairement d’énormes ratages – à bien des égards, Potiche est plaisant – ses films sont comme autant de redites moins fines, moins intelligentes et moins attachantes que ses premières réalisations. Celui dont on a pu croire un temps qu’il porterait le maillot jaune est maintenant confortablement installé dans le peloton, sans réelle envie – ou capacité, on ne sait – de s’en détacher. Pour notre malheur cette Potiche-là est intéressante, mais trop popote.

Titre original : Potiche

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Durée : 103 mn


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