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Place aux jeunes (Make Way for Tomorrow – Leo McCarey, 1937)

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Film oublié de Leo McCarey, Place aux jeunes » était l´un des préférés d´Orson Welles. Et aujourd’hui l´un des nôtres. »

Lucy et Bark ont soixante-dix ans, à quelques mois près. Ils sont mariés et vivent ensemble depuis cinquante ans, à quelques années près. Ils sont toujours complices, Bark dit volontiers que « l’épouser a été la meilleure chose que j’aie jamais faite ». Nous sommes en 1937, en pleine Grande Dépression ; il a perdu son travail il y a quatre ans. Les années sont importantes dans Place aux jeunes, leur poids surtout. Les deux époux rassemblent leurs trois enfants (une quatrième fille vit en Californie, sur l’autre côte), tous plutôt occupés, et leur annoncent que dans trois jours, ils perdront leur maison, qu’ils ne peuvent plus payer. Il faut trouver une solution. Ce n’est pas l’idéal, mais pendant trois mois, Lucy ira vivre chez George, Bark chez Cora, à quelques 400 kilomètres de là, le temps pour Anita de s’organiser avec son mari pour les accueillir tous deux dans un seul et même lieu. Cinquante ans qu’ils ne se sont pas quittés, et voilà les parents forcés de se séparer. La rupture est douloureuse, d’autant plus quand ils comprennent bien vite, au vu des circonstances, que les retrouvailles ne seront peut-être pas aussi rapides qu’ils l’avaient d’abord cru.

Alors que l’on connaît plutôt Leo McCarey pour ses comédies (il a collaboré longtemps avec Laurel et Hardy et réalisé un film mettant en scène les Marx Brothers, La Soupe au canard, en 1933), Place aux jeunes ne prête pas exactement à la franche rigolade. Pour Orson Welles, qui déclara souvent que c’était l’un de ses préférés (tout comme John Ford), c’était « le film le plus triste du monde ». Ce n’est pas exactement ça, car McCarey sait ménager, ici encore, des moments de vraie comédie, fût-elle amère, comme quand Bark, lisant une publicité « Économisez pendant que vous êtes jeunes », s’exclame : « C’est bien le moment de nous le dire ». Ou que Lucy, déterminée à participer à un cours de bridge organisé chez elle par sa belle-fille, fait grincer son fauteuil à bascule durant de longues minutes, ne s’apercevant même pas perturber le jeu. Pour autant, Place aux jeunes est un film parfois désespéré, ou le spectre de la crise économique ne vient qu’accentuer le drame d’une famille dont les générations ne savent pas s’écouter l’une et l’autre.

Car les enfants sont ici égoïstes, tous désireux de se refiler les sacrifices à faire pour offrir une vie décente à leurs parents. L’appartement de l’un est « trop exiguë », un autre a « trop de travail », la dernière habite trop loin. C’est la première qualité de Place aux jeunes, qui illustre à merveille le conflit entre les générations et la question de la dépendance entre les jeunes et leurs aînés. La cohabitation est vite difficile : Lucy parle trop fort, s’impose dans les soirées données dans l’appartement de son fils, passe des coups de fil à son mari aux moments inopportuns. Bark, lui, tombe malade car la maison de sa fille est trop humide, rabroue le jeune médecin dans les compétences duquel il n’a aucune confiance. Les vieux, c’est difficile à vivre, surtout pour une génération qui vivote du mieux qu’elle peut en temps de crise et n’est pas encline à effectuer la moindre dépense supplémentaire. La question de l’argent est omniprésente dans le film de Leo McCarey (le téléphone coûte cher, on ne peut plus se permettre de partir en vacances, on jalouse la soeur qui s’achète des vêtements coûteux).

Ce n’est pas la crise financière qui, pourtant, marque Place aux jeunes, mais bien le couple formé par un homme et une femme qui n’ont pas appris la vie séparée, connaissent tout l’un de l’autre. Il y a cette scène, déchirante, où ayant intercepté une lettre d’une maison de retraite dans laquelle George compte faire admettre sa mère, Lucy demande à son fils de l’y placer, faisant croire que c’était son idée, lui épargnant ainsi la honte de devoir en parler. Elle exige qu’on fasse croire à Bark qu’elle vit toujours dans l’appartement : « Ce sera mon premier secret envers lui ». Puis, après un instant d’hésitation mélancolique : « Ça va être marrant », l’un des mots de personnes pour qui les coups durs ne donnent pas le droit de se plaindre. Place aux jeunes est un film tourné vers la jeunesse (le titre original est Make Way for Tomorrow, « faites place au lendemain »), mais incroyablement tendre avec ses vieux. C’est un film de vieux, sur les vieux, dans le plus beau sens du terme, où les aînés mènent la barque, aussi bien par la douce culpabilisation (« À soixante-dix ans, le seul loisir est de prétendre qu’on n’a pas de problème », dit Lucy à sa petite-fille) que par l’effacement et le dévouement les plus complets.

 


Place aux jeunes
est né dans l’esprit de Leo McCarey après que le cinéaste eut perdu son père ; on y retrouve l’équilibre délicat entre rires et larmes propre à tous ses films. Très peu connu, c’est pourtant l’une des 700 productions Paramount tournées entre 1929 et 1949 avant d’être revenues à MCA/Universal en 1958. On ne dira rien de la dernière demi-heure du film, bouleversante, si ce n’est que le chef de la Paramount, Adolph Zukor, fit un temps pression pour que McCarey l’altère et la rende plus joyeuse. Le réalisateur tint bon, son contrat ne fut pas renouvelé – tant mieux, on n’oserait imaginer une autre fin. Jean Renoir disait de lui qu’il « comprit les gens mieux qu’aucun autre à Hollywood ». Et quand McCarey reçut l’Oscar du meilleur film pour The Awful Truth (Cette sacrée vérité), sorti la même année, il remercia l’Académie avant de déclarer : « Mais vous me l’avez donné pour le mauvais film ». Et en effet, on a du mal à trouver un autre film qui dise si bien le poids des années, l’expression des regrets et des erreurs commises dans une vie. Place aux jeunes est un film d’intérieurs : tout s’y passe entre quatre murs, scènes à peine interrompues par des plans de coupe de la circulation new-yorkaise. Et ce qui s’y joue est bien l’amour d’un couple que ni la crise, ni les coups du destin ne saurait entamer.

À lire : Qui est Leo McCarey ? par Géraldine Pioud
 

Titre original : Make Way for Tomorrow

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Durée : 90 mn


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