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No Such Thing (2001)

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La Belle, la Bête et les médias…

En 2001 sort sur les écrans le huitième long métrage du réalisateur Hal Hartley, permettant de renouer avec un cinéaste aussi décevant que surprenant. No Such Thing, dont le titre français est Un certain regard, est un film méconnu, presque rare, qui mérite amplement qu’on le redécouvre. Lors de la disparition d’une équipe de télévision en Islande, des recherches sont menées pour comprendre la raison de la mort de ces trois techniciens. Béatrice, fiancée du cadreur disparu, se rend sur les lieux du massacre et rencontre le monstre. Ce dernier, las du monde et de ses faux-semblants, continuera à tuer tant que personne ne l’aidera à se détruire. La Belle et la Bête vont alors partir ensemble à la recherche du Dr Artaud, sorte de savant fou, seul capable de tuer la créature. En échange de son aide, Béatrice  fait promettre au monstre que tant que durera leur quête, il ne doit plus tuer personne. Un thème musical omniprésent, composé par Hartlley, accompagne le récit.

 

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Le monstre : métaphore des peurs de l’humanité ?

Le film dit l’intrusion du mythe et du fantastique dans notre réalité. Le personnage du monstre représente un genre passé, révolu. « Je ne suis plus le monstre que j’étais » : tels sont les premiers mots de cette créature que l’on observe, dans sa solitude et sa colère, dès les premières minutes du film, monologuant devant un micro en avouant avoir tué trois personnes, par dépit ou par ennui. Cet enregistrement constitue un aveu de culpabilité mais au delà de cela, une menace : si personne ne vient l’aider à se détruire alors il tuera tous les êtres humains, jusqu’au dernier d’entre eux. Cet ultimatum, dès le début, pose une évidence : le monstre n’en est plus un. Cette créature, d’âge indéterminé, est là depuis des siècles et est las de ce monde qui semble courir à sa propre perte. L’insensiblilité de l’humanité semble croitre, l’évolution des mentalités dans une société, de plus en plus matérialiste, fait que plus personne ne croit en l’existence des monstres. Hormis les habitants d’un village reclus que le monstre se plaît encore à effrayer. Quand on entend les villageois évoquer la bête, leur histoire semble trouver un juste équilibre entre le conte et la légende. Le personnage, effectivement, par son accoutrement anachronique mais  fortement référencé, semble tout droit sorti d’un conte fantastique. La créature vit reclue, pas dans un château ou dans un manoir, mais sous un silo à missiles, et il faut traverser de grandes étendues de paysages pour la trouver. Elle ne semble pourtant plus rien avoir à faire dans ce monde. Boire, le meilleur moyen d’oublier l’absurdité du monde.

Le monstre est en quête de la raison pour laquelle il est là, dans ce monde. A la fin du film, après avoir procédé à plusieurs expériences sur le monstre, un des scientifiques, n’étant pas à même d’expliquer son existence ou sa conception, décrit le monstre comme une anomalie de la nature. En conclusion, le savant dit que la Science n’ayant pas d’explication à son existence, on ne saurait y croire. Le monstre « est comme une énorme antenne parabolique. Il sent passer les transmissions physio-électroniques comme vous et moi ressentirions la douleur d’une tumeur au cerveau » et, par son côté indestructible, il peut supporter cette torture indéfiniment. Chaque personnage porte en lui tout un système d’idées, de valeurs. Le monstre, lui, incarne une vision pessimiste, très sombre, du monde. Et si la créature peut être finalement détruite, l’humanité ne le sera pas pour autant. Le monstre le dit lui-même vers la fin du film, « l’humanité ne devrait pas se fatiguer à attendre mes excuses. Non. Pas les êtres humains, les plus aveugles des aveugles. Les faiseurs de tout ce qui est défait. » A travers ce personnage en constant questionnement, le film propose une véritable réflexion, presque philosophique, sur la nature de l’existence, sur l’essence même de toute chose. Comme se questionne le Dr Artaud, seule personne en mesure de détruire la créature, « comment sera le monde sans monstres ? Ce monstre, c’est nous-mêmes, nos espoirs et nos peurs. Il ne connaît pas ses origines car il a commencé avec nous. » Si le monde, de plus en plus frigide, rejette toute part de mystère et de surnaturel, s’il n’ose plus croire en l’inexplicable, alors il devient aveugle et court à sa perte, l’humanité ne représente pour la Science qu’un cobaye en devenir.

Reconstruction et destruction

L’inexplicable ne prend pas seulement forme à travers le personnage du monstre, il trouve aussi sa représentation à travers ce que l’on nommera les miracles de Béatrice. Cette dernière se voit entraînée dans une série d’événements qui s’enchaînent de façon plus ou moins logiques et motivés par une critique sociale metant en avant l’absurdité de certains phénomènes. Tel est le cas des obstacles qui retardent son trajet vers l’aéroport : dans la lettre qu’elle écrit à Jim, Béatrice raconte que ça a été difficile de trouver un taxi pour la mener à l’aéroport car des terroristes avaient menacé de faire sauter les ponts pour sortir de Manhattan. Elle a alors essayé de prendre le métro mais une secte y avait lâché un gaz neurotoxique et ils ont été évacués. Lorsqu’elle arrive enfin à prendre l’avion, celui-ci se crashe en pleine mer. Certains phénomènes et événements apparaissent comme illogiques ou insensés, se raccrochant aux seules circonstances du hasard. Le crash de l’avion n’est ni montré ni entendu. Le film s’attache à ne jamais montrer de front ce qui pourrait être considéré comme spectaculaire mais, au contraire, à jouer la carte de la suggestion. Béatrice est une miraculée : elle est la seule survivante du crash. Le verdict la concernant après l’accident est très lourd : fractures multiples, trois côtes cassées, un sévère traumatisme crânien, deux jambes cassées, des hémorragies internes, une hypothermie sévère et la colonne vertébrale très endommagée. L’autre miracle est que Béatrice va survivre à tout ça, remarcher normalement et ce, après avoir subi une lourde opération, très risquée, à laquelle les chirurgiens n’ont procédé qu’une seule fois. Il s’agit d’un véritable miracle et la façon dont est formellement traitée l’opération rend cette épreuve encore plus impressionnante.

L’opération est mise en place par une série de champs-contrechamps entre le chirurgien et Béatrice, attachée par des fils et des barres métalliques à la table d’opération. Il lui explique la manière dont ils vont procéder en lui précisant qu’elle va beaucoup souffrir. Les gros plans qui se succèdent sur le visage de Béatrice montrent l’appréhension et la peur qui la gagnent à mesure que le chirurgien la met en garde (« vous sentirez de plus en plus ce qu’on est en train de faire »). Lorsque l’opération à proprement parler commence, la souffrance de Béatrice est immédiate et est traduite par un montage rapide. Le gros plan de sa main qui se tend sous la douleur suggère mieux qu’aucun cri ne pourrait le faire le supplice qu’elle subit à cet instant précis où la roulette du chirurgien vient rencontrer son corps (action toujours suggérée). Le plan suivant montre le Dr Anna qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre le cri de douleur de Béatrice qui est alors également rendu inaudible pour le spectateur grâce à un effet sonore dramatique et plein de tension. S’ensuit alors un gros plan inoubliable sur les yeux grands ouverts et cernés de Béatrice : son visage, à ce moment-là, est terriblement effrayant, comme si la douleur subie était en train de la transformer. La haine et la souffrance se lisent dans son regard qui, à compter de cet instant, ne laisse plus soupçonner la naïveté et l’innocence qui caractérisaient si bien le personnage de Béatrice au début du film. Son corps tressaute sur la table d’opération, son visage est tremblant, ses yeux deviennent blancs et le montage génère une sorte de flash blanc, comme pour suggérer son évanouissement sous le coup de la douleur. Tous les sons sont étouffés, on entend seulement l’effet sonore plein d’écho et de tension. Béatrice, en survivant à cette épreuve, est l’héroïne d’un véritable miracle.

 

  
 
  

Cette opération vise à reconstruire, à réparer un corps qu’un accident avait laissé détruit, cassé. Cette séquence trouve son penchant contraire dans le montage, très comparable, issu de la toute dernière séquence du film. Tout le monde est réuni pour assister à la destruction du monstre, ce dernier étant attaché sur une table exactement de la même façon que l’était Béatrice à sa table d’opération quelques mois plus tôt. Le montage fait s’alterner trois types de regards : d’un côté le regard, scientifique, des médecins, affublés de lunettes pour se préserver des flashs et autres phénomènes dangereux, d’un autre côté, le regard du monstre qui croise sûrement celui de Béatrice, les champs-contrechamps entre eux deux s’accélérant de plus en plus jusqu’au long gros plan final sur les yeux de la jeune fille. Passé le côté plutôt kitsch de certains effets, le rythme de cette séquence possède une vraie dynamique : le montage se cale sur la musique, les flashs et scintillements de l’image se mariant avec les notes de musique électronique. Le montage s’accélère de plus en plus et intensifie les échanges de regards entre le monstre et Béatrice. Le rythme devient si rapide que certains plans en sont réduits à seulement quelques images, provoquant un effet d’éblouissement, un peu de la même manière qu’était perçu l’évanouissement de Béatrice. Ici cependant, tout donne à cette séquence de destruction un côté apocalyptique, comme si la destruction d’un mythe allait en engendrer d’autres, jusqu’à ce que l’humanité ne croit plus en rien, même en sa propre existence.

L’aveuglement de l’Homme : un monde frigide et matériel

La satire sociale, qui domine tout le film, attaque deux milieux qui font du contrôle une obsession : les médias et la Science. La chaîne TV pour laquelle travaille Béatrice est gouvernée par une femme de poigne, le boss, qui ne se soucie guère de l’aspect humain des choses et qui favorise l’audimat, en prenant comme prétexte la nécessité d’informer les gens. Les séquences qui traitent de ce monde des affaires et de l’information, où tout va vite, contrastent fortement avec les scènes en Islande qui se concentrent sur les relations entre Béatrice et le monstre et qui apparaissent beaucoup plus poétiques, presque intemporelles. Ces deux univers n’ont rien à voir et, lorsque le boss rencontrera pour la première fois le monstre, elle rétorquera, d’un ton snob et sans surprise : « Vous devez être…eh bien, le monstre, je crois. ». Elle fait directement partie de ces gens que le monstre dénonce, ceux qui n’ont plus peur de lui. Comme elle le dit elle-même, « je pense que le monstre n’intéressera plus personne dès demain après-midi. Il faut beaucoup plus que du surnaturel pour captiver l’imagination de la tranche démographique à laquelle j’ai à faire. Il sera vite démodé. ». Elle incarne la désillusion, le désenchantement, le rejet de valeurs et de mythes ancestraux. Ce besoin de contrôle de l’information est inhumain et les chaînes TV iront jusqu’à filmer et montrer le monstre devenu objet d’expériences scientifiques, sans aucun remords. L’équipe scientifique et l’équipe TV, dans une même conspiration, envoient le monstre dans le monde pour voir jusqu’à quel point il se laissera torturer sans tuer personne, comme il en a fait la promesse à Béatrice. Une bande de jeunes gens le battent et le torturent dans une ruelle. La créature se fait traîner par terre, un des gars lui urine dessus et toutes ces images sont retransmises à la télévision, dans une dureté favorisant l’audimat.

 

C’est à se demander qui est le plus monstrueux. Le monstre subit ses dernières heures dans un monde cruel qui ne connaît plus d’enchantement et dont les principales croyances se limitent aux explications scientifiques. Lorsque Béatrice demande au Dr Anna si elle croit à l’existence des monstres, cette dernière lui répond « un peu » en assumant le fait que les médecins essaient de toujours tout expliquer mais que, quelquefois, ils ne le peuvent pas. Béatrice ne déroge pas à la règle de ce monde borné qui ne croit qu’à la Science. Lorsqu’il lui dit qu’il est un monstre, elle lui répond que les monstres n’existent pas, qu’il y a de nombreuses raisons pour son apparence : « mutations génétiques, ce genre de choses. » Les séquences qui mettent en scène l’équipe de la chaîne TV ou les équipes de scientifiques sont traitées avec beaucoup moins de poésie et plus de froideur. La lumière est blanche et dure, les personnages sont droits et frigides, ne se laissant jamais porter par des émotions qu’ils semblent à peine ressentir. Le film tire un gros avantage de son casting, chaque interprète excellant dans son rôle. La construction des personnages apparaît finement travaillée, chacun d’eux possédant une singularité et des objectifs qui lui sont propres. Les émotions et l’excès de sentimentalisme semblent proscrits et les relations qui se nouent entre les personnages sont toutes, dans un premier temps, fondées sur les besoins et les motivations de chacun. Lorsque les membres de son équipe disparaissent, ou encore lorsque Béatrice survit au crash aérien, les premières pensées du boss sont dirigées vers l’impact que ces événements vont avoir sur les spectateurs de sa chaîne TV.

La motivation première qui anime le personnage du boss est la recherche d’exclusivité. C’est sur ces bases que ses relations avec les autres personnages du film vont se construire. Elle est mise en scène dans des plans fixes et froids, la plupart du temps seule dans le cadre, ne permettant à personne de s’immiscer au sein de sa dictature médiatique. Le personnage du boss est très stéréotypé, sa construction se limite au cliché. Elle incarne une catégorie de gens bien précise, que le film fustige : elle est la représentation par excellence de l’égoïsme inhumain de notre société moderne, médiatique et impersonnelle. En usant de tous les clichés au sein de ce personnage, le cinéaste ne les dénonce que mieux.

 

No Such Thing est un film unique, Hal Hartley y appose sa marque d’auteur indépendant et donne à son oeuvre, d’un point de vue esthétique notamment, un ton très décalé, presque démodé. Il ne fait rien pour que le spectateur croit à son personnage du monstre, mal rembourré et vidé de son aura de créature fantastique. Le genre perdure, cependant, grâce à un côté assez marqué série B. En tout cas, c’est une joyeuse (re)découverte.

Titre original : No Such Thing

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Durée : 102 mn


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