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Manderlay

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Un visage inerte éclairé par le scintillement des étoiles, une silhouette qui passe de l´ombre à la lumière, des transitions amenées par de somptueux fondus au blanc, une photographie majestueuse traversée de moments de pure fulgurance : Lars Von Trier, dans Manderlay, est bien loin de la réalisation naturaliste du >. Mais il n´oublie pas, […]

Un visage inerte éclairé par le scintillement des étoiles, une silhouette qui passe de l´ombre à la lumière, des transitions amenées par de somptueux fondus au blanc, une photographie majestueuse traversée de moments de pure fulgurance : Lars Von Trier, dans Manderlay, est bien loin de la réalisation naturaliste du << Dogme 95 >>. Mais il n´oublie pas, comme dans tous ses précédents films, de tendre vers l´abstraction, mouvement même qui leur donne profondeur et densité. Pourtant, Manderlay semble un ton en dessous. Sa portée cognitive est moins forte que dans Dogville par exemple et la réflexion du cinéaste est plus évidente et révélée, donc moins ambiguë et subtile.

Grace, le personnage de Dogville, reprend du service. Elle arrive dans un petit village du nom de Manderlay où l´esclavagisme fait encore loi. Personnage complexe, elle continue à voguer entre divin et humain. Une nouvelle fois, elle se confère un rôle messianique (sauver les esclaves de Manderlay), arrogance sans borne l´incitant à << éduquer >> les anciens esclaves en leur montrant comment assumer leur statut d´hommes libres. Comme dans Dogville, elle se fourvoie complètement et le massacre final prend des airs d´apocalypse céleste.

Tout comme dans Breaking the waves, Dogville voire même Dancer in the dark, Manderlay trouve un évident prolongement dans des problématiques théologiques. Plus qu´un démiurge faisant du chaos un << monde meilleur >>,Grace n´est-elle pas, en quelque sorte, l´incarnation du christianisme et de ses valeurs de pardon ? << Pardonne-leur père, ils ne savent pas ce qu´ils font >> : paroles du Christ qui auraient pu être les siennes dans Dogville. Dans Manderlay, Grace veut se forger une destinée divine en sauvant les hommes, ici les esclaves, de leur ignorance : ils ne savent pas où est le bien. Pourtant elle reste profondément humaine. Car ce comportement bienfaiteur, tout comme son sacrifice dans Dogville, nourrit son ego. Quand elle comprendra son erreur, elle fera parler la mort, comme pour se placer seul juge du droit de vivre ou de mourir et ainsi se rassurer sur son pouvoir divin

Cependant, et c´est probablement là le problème du film, Lars von Trier recoupe de manière trop évidente les enjeux théologiques avec une réflexion sur la démocratie et l´esclavagisme. Le générique de fin arrive comme un cheveu sur la soupe, trop évident pour être subtile, trop bien-pensant pour être pertinent, trop mélodramatique pour être puissant. Pourtant, là aussi, le personnage de Grace était intéressant. Débarquant à Manderlay avec l´idéal de la démocratie, persuadée que ce régime politique est le meilleur qui puisse être, elle tente de l´imposer par la force (elle arrive en compagnie d´hommes armés puis oblige les villageois à assister aux réunions). Croyance illusoire selon laquelle elle légitime sa démarche. Les anciens esclaves sont des << enfants >> qui n´ont pas conscience d´eux-mêmes ; elle veut être la lumière qui les sortira du brouillard, leur inculquant les notions de bien, de mal et de liberté. Comment ne pas voir en le personnage de Grace l´arrogance de notre civilisation occidentale, référence à un passé colonialiste où, dans une vision progressiste et anthropomorphique, elle s´était donnée pour but d´éduquer les peuples restés en << enfance >> ? Grace n´est que le miroir de l´indéfectible prétention de notre propre culture du << Progrès >>.

Manderlay reste donc un film complexe, ouvrant la porte à des thèmes intéressants. Le considérer comme un essai sur l´esclavagisme serait profondément réducteur. Cependant, on pourra regretter un certain manque d´intensité et quelques facilités qui réduisent considérablement sa portée.

Titre original : Manderlay

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Durée : 139 mn


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