London to Brighton

Article écrit par

En imbriquant les ressorts dramatiques du cinéma anglo-saxon dans un mélange habile de fiction et de réalisme social, Paul Andrew Williams nous raconte simplement mais sans détour, le destin d´une jeune femme et d´une fillette dans l´Angleterre de l´exclusion. Pour cela, il étale par effet de saturation maîtrisée (éclairage et décor naturels, caméra épaule frénétique […]

En imbriquant les ressorts dramatiques du cinéma anglo-saxon dans un mélange habile de fiction et de réalisme social, Paul Andrew Williams nous raconte simplement mais sans détour, le destin d´une jeune femme et d´une fillette dans l´Angleterre de l´exclusion. Pour cela, il étale par effet de saturation maîtrisée (éclairage et décor naturels, caméra épaule frénétique et tendue, puissance des dialogues…), une peinture de vie qui broie les plus faibles. Film d´engrenages sur plusieurs niveaux, London to Brighton se dote d´une exposition tranchée qui laisse la place aux douleurs vraies des êtres dans leur cheminement personnel.

Le décryptage d´une société touchée par la paupérisation, via l´errance de deux << jeunes femmes >> qui naviguent dans un monde de prostitution ou l´exploitation des corps fait office d´argent facile, façonne le reflet sordide d´une violence ordinaire. En nous plongeant dans un univers hyperréaliste, le cinéaste refuse le misérabilisme lacrymal, évite l´erreur du volontairement << sale >> ou provocateur et sauve le film de la caricature facile. Les personnages sont, à ce titre, parfaitement intégrés à l´environnement ainsi décrit et deviennent des archétypes réalistes d´une société qui malmène son enfance. London to Brighton est une respiration suffocante, juste et terriblement cruelle d´un cinéma anglais, toujours impeccable pour cinématographier la sensibilité sociologique et politique d´un pays.

Ce premier long métrage tourné en trois semaines est assez simple dans sa narration (deux femmes dont une fillette de douze ans) viennent de tuer un boss de la pègre qui voulait passer la nuit avec la plus jeune. Pris de panique, elles quittent Londres et s´enfuient à Brighton), mais n´hésite pas à développer une structure thématique plus complexe en misant sur des réalités aussi lourdes que casse gueule (prostitution, pédophilie, vengeance, relation père – fils…). A ce titre, l´évocation de la prostitution s´intègre bien mieux dans le discours et la forme du film que celle sur la pédophilie. La rue comme facteur d´exclusion est ce lieu de vie ou échoue les paumés et les rejetés. Elle devient également cet espace de survie, dans la confrontation des valeurs, dans le reniement de soi et la perte de toute croyance en l´avenir. L´errance de nos deux personnages est ainsi remarquablement retranscrite par une image réaliste et froide. Elle contraste alors avec celle beaucoup plus coulée, pompeuse et grandiloquente de cette soirée entre le boss et la petite Joanne. Le réalisateur change de ton, impose des flash-back quasi oniriques, recours à des ralentis inadéquats, pour nous jouer une partition en totale rupture avec le reste du film.

Si le degré d´implication des acteurs (tous remarquable), la rudesse juste des dialogues et l´enchaînement des situations dans le confinement d´un glauque urbain fait de démerdes et de résignations, de peurs et de courage, font de ce film un héritier du << Free Cinéma >> érigés par les Loach, Leigh, Herman ou Roth, Paul Andrew Williams s´en écarte et scénarise une histoire ou tension et climax rythment la fluidité d´une réalité sociologique écrasante. Cette construction, parfois égratignée par des effets de mise en scène magnifiant un mal en la personne du boss, permet une liberté de ton, celle non sans risque, de la dramaturgie haletante et de la froideur d´un cadre aspirant l´errance de corps désabusés et meurtris.

Le cinéaste ose construire un scénario qui entremêle rebondissements de drame psychologique et de polar noir. Il associe par une maîtrise romanesque plutôt convaincante, l´enfer de la rue et le destin de deux personnages ayant définitivement perdus leur innocence. En filmant ce destin, cette épreuve et cette réalité, le cinéaste crée une temporalité cinématographique amenant l´unité, et donc, la réussite de ce premier film. L´accroche d´une mise en scène flirtant sur des visages bouffés par la violence d´un quotidien sans horizon, triture des souffrances, esquisse un malaise sournois et malsain, mais ne dresse en aucun cas une morale vouée de toute façon à l´échec. Si les jeunes femmes sont sauvées, elles restent victimes et porteront à jamais les stigmates de cette terrible nuit.

Titre original : London to Brighton

Réalisateur :

Acteurs : , , , , , , , , ,

Année :

Genre :

Durée : 88 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..