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Lola

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Antithèse du fascinant et dérangeant « Kinatay » l’ayant précédé il y a quelques mois, « Lola » laisse avant tout entrevoir une lueur d’espoir aux abords de la lucidité glaçante du cinéma de Brillante Mendoza.

Lola (Anouk Aimée) mène une vie olé olé : piètre mère le jour, épatante danseuse légère la nuit, ce joli petit lot-là compte les jours avant l’improbable retour de Michel (Jacques Harden), son premier et seul amour. Au hasard des rues de Nantes, Lola retrouve pourtant un séduisant ami d’enfance, Roland Cassard (Marc Michel). Cet éternel adolescent en quête d’exotisme succombe aux charmes de la belle. 

À l’ouest d’Eden

En 1961, Jacques Demy campe l’action de son premier film dans sa ville natale, Nantes. Un choix rempli de sens, tant Lola est le film par excellence de la fidélité à un souvenir.

Nantes nous apparaît ici dans un noir et blanc raffiné, Demy explorant la ville par de longs travellings et la multiplication des tournages en décors naturels. Lola transpire cette spontanéité, cette vérité, cette générosité d’un cinéma de l’instant, aux sons et lumières un rien bricolés. Ce style caractéristique de la « Nouvelle Vague » tranche avec l’image que le public se fait du style de Demy, celui d’un cinéma plus apprêté, plus chatoyant et chantant. Lola a tout d’une épure : c’est un joyau à l’état brut, dont la sobriété formelle donne paradoxalement à voir de façon éclatante l’essence même du cinéma de Jacques Demy.

Mais, chez le cinéaste, la fiction s’empare immanquablement du réel. Nantes ne saurait être réduite à un simple décor réaliste ; la ville est véritablement l’actrice grâce à laquelle se nouent puis se dénouent les multiples intrigues de Lola. Sans les rues de Nantes, point d’histoire possible. Le scénario ne se déploie que par suite de rencontres imprévues, de retrouvailles improbables et de personnes toujours là où on ne les attend pas. Ville labyrinthique où s’étalent des dédales de sentiments, où l’aventure est au coin de la rue, Nantes semble seule maîtresse du jeu, décide de ces amours où, comme par hasard, Mme Desnoyers (Elina Labourdette) en pince pour Roland qui ne le voit pas, Roland aime Lola quand Lola lui préfère Michel et Cécile (Annie Duperoux) fond pour Frankie (Alan Scott) qui ne voit en elle qu’une petite fille. L’amour fait tourner le monde, et la ronde des amours fait tourner la tête des Nantais : pas étonnant, dès lors, que Demy dédie son film à Max Ophuls.

Ici en deux

Unité de lieu, de temps et d’action : quel classicisme ! Pourtant, Lola n’a rien d’une pièce du répertoire, le film exécutant sa propre et savante petite musique, une partition double. C’est toute la virtuosité du scénario de Demy, dont on ne loue jamais assez l’efficacité et la précision. Pour incarner à l’écran le dilemme de Lola, qui hésite entre Roland et Michel, entre un amour possible et la vaine fidélité à un idéal, Demy déploie dans un même mouvement deux temporalités et deux espaces. La dichotomie entre l’« ailleurs » et l’« ici » traverse tout le film, le cabaret « Eldorado », la fête foraine ou le cinéma semble pareil à des îlots dépaysants au cœur de l’uniformité de la ville de Nantes. Du réel à l’idéal, du passé au présent, il n’y a qu’un pas, ou plus exactement, qu’un passage : ce passage Pommeraye où Roland et Lola se rencontrent, se déchirent et se retrouvent. Rien de plus normal que ces deux grands indécis, tiraillés entre un réel qui ne leur suffit pas et un idéal qui ne saurait suffire, là, dans ce non-lieu, ce nulle part, ce chemin de transit entre deux rues, cet espace à part où l’on ne s’attarde pas. Destinées dérisoires que celles de ces personnages qui refusent ce qui s’offre à eux ici pour préférer l’espoir d’un ailleurs idéalisé mais fort incertain. Ironie du sort, au sortir du film, tous les protagonistes sans exception fuiront la ville en quête d’un bonheur qui était pourtant là, à portée de mains, dans cette bonne vieille ville de Nantes.

Lola et Roland explorent de front l’univers du réel et celui des possibles, le temps présent et le pays des chimères. D’où cette émotion, cette douce nostalgie qui étreint le spectateur, lequel pareil aux personnages de Demy expérimente au quotidien la difficulté de composer avec une tête dans les nuages et deux pieds bien ancrés sur la terre ferme.

De Nantes à Rochefort

Voir un film de Demy est toujours une fête, une récréation, une permission de minuit. Redécouvrir Lola est bien plus encore. Peut-être parce qu’il s’agit du premier film de Jacquot de Nantes, lequel imprime à l’écran un style, des personnages et des obsessions dont la filmographie de Demy ne sera qu’une longue et virtuose variation. Déjà présents, ses personnages incarnent l’exotisme et l’aventure : les forains, les marins, les soldats américains. Déjà inventés, ses traits d’esprits, ses chansons malines. Déjà préexistant, ce goût pour la comédie musicale et la danse. Déjà déchirantes, ses amours, ses amitiés, ses confusions des sentiments. Déjà entêtante, la musique de Michel Legrand. Voir Lola c’est renouer avec les origines, revenir là où tout a commencé.

Avec Les Parapluies de Cherbourg (1964) et Les Demoiselles de Rochefort (1967), Jacques Demy poursuivra son exploration de la province française, venant mettre en couleurs et en chansons de mornes cités endormies. Lola recroisera le chemin de Demy dans Model Shop (1969) avant que nous n’apprenions son tragique assassinat dans Les Demoiselles de Rochefort. Quant à Roland Cassard, il tentera en vain de conquérir le cœur de la belle Geneviève dans Les Parapluies de Cherbourg. Cherbourg sera la toile de fond d’un drame amoureux, Rochefort, le théâtre des amours heureuses. Et, à mi-chemin entre les deux, toujours présente en filigrane, Nantes, où « pleure qui peut, rit qui veut ». Sous la caméra de Demy, Nantes est une fête et Lola, un film sur la fidélité auquel on ne peut dire que « oui ».
 

Titre original : Lola

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Genre :

Durée : 85 mn


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