Livre : « La Forme de l’eau » de Daniel Kraus

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Non seulement le roman complète le film, mais il vaut œuvre en soi.

C’était prévu dès l’origine. Le fabuleux La Forme de l’eau s’accompagnait d’un roman. Mais le livre de Daniel Kraus (éditions Bragelonne pour la publication française, 2018), co-scénarisé par Guillermo Del Toro, ne se contente pas de mettre en mots le conte visuel du cinéaste. La Forme de l’eau version papier prolonge l’intrigue, la caractérisation des personnages et met en place un style littéraire qui lui est propre.

Par-delà le film…

À lire le roman, on se rend compte que Del Toro a sciemment éclipsé quelques personnages secondaires : Zelda, la bonne copine d’Elisa ; Lainie, la femme de Strickland, frein domestique aux ambitions de son militaire d’époux ; Strickland lui-même, cantonné dans le film au rôle du cruel méchant. Tous ces personnages acquièrent sous la plume de Kraus une complexe psychologie : Lainie souffre de sa vie à la maison, et invente des stratégies pour s’échapper de la sphère domestique ; quant à Strickland, la traque du Deûs Branquia en Amazonie l’a rendu fou, et il se venge, lui, l’homme viril, l’incarnation de l’Amérique moderne, sur la créature qui lui a infligé pareil trouble post-traumatique.
Les personnages principaux ne sont pas en reste. Le roman révèle le passé d’Elisa dans un sévère orphelinat et travaille davantage l’homosexualité mal-assumée de Giles.

… une œuvre en soi

Pour autant, La Forme de l’eau version roman ne sert pas qu’à meubler les détails du film. Le livre de Daniel Kraus constitue une œuvre en elle-même, avec son style propre. Ou plutôt, des styles propres. À chaque personnage, sa vision du monde, sa manière de l’exprimer. L’exemple le plus flagrant revient à Strickland, qui du farouche Michael Shannon au cinéma, passe au rang de mâle à la virilité en crise, qui cherche dans le pouvoir un moyen de conjurer ses faiblesses en Amazonie. Un style simple, à l’image d’un homme qui rêve de lignes droites et d’ordre, dont les phrases sèches trahissent pourtant la nervosité et les angoisses, à l’instar de la rencontre avec la Cadillac, anecdotique dans le film, capitale dans le roman : « Strickland souffle longuement par le nez. Il ne fonce pas juste vers le futur. Il est le futur. Ou il le sera, une fois son boulot de dieu de la jungle terminé, l’atout disparu, ses problèmes familiaux résolus et les cachets oubliés. Sa voiture et lui ne feront qu’un, un homme de métal, comme le vendeur. Soudés en usine sur la ligne d’assemblage du futur. Un futur où les jungles du monde et toutes les créatures qu’elles contiennent seront modernisées à coups de béton et d’acier. Un endroit purgé de la folie de la nature. Avec des lignes pointillées, des feux de circulation, des clignotants. Un endroit où les Cadillac comme celle-là, comme lui, pourront errer librement à jamais. »
En somme, bien que le film soit de loin l’œuvre principale, il serait dommage de manquer le roman. Car non seulement ce dernier le complète et l’enrichit, mais par son style propre, il contribue en étroite collaboration transmedia avec l’œuvre cinématographique à penser l’état d’esprit de cette Amérique des années 60.


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