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L’Homme sans frontière (The Hired Hand – Peter Fonda, 1971)

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Peter Fonda réalise un western raffiné, à l’atmosphère poétique et onirique.

Deux ans après le succès d‘Easy Rider, sorti en 1969, la notoriété acquise par Peter Fonda l’élève en icône de toute une génération fascinée par son personnage de « Captain America ». Devant cette réussite, Universal Picture entreprend de financer cinq films « semi-indépendants », censés donner plus de liberté aux réalisateurs ; une aubaine pour Peter Fonda qui peut se lancer dans sa première réalisation, L’homme sans frontière.


 

Refusant tout autant l’étiquette de sa prestigieuse parenté avec Henri Fonda que celle du film de Dennis Hopper, Peter Fonda voit dans ce premier long métrage un moyen de casser l’image dont il est affublé. Ainsi, dans L’homme sans frontière, les chevaux se substituent aux motos, le calme vient remplacer la fureur, et loin de la culture hippie d’une Amérique changeante, l’histoire se déroule aux origines de la nation : c’est un western. Au moment de passer à la réalisation, Peter Fonda affirme vouloir égaler la beauté visuelle et poétique de My Darling Clementine, à la manière de John Ford, il souhaite prendre les studios à contre-pied et réaliser un film très personnel sous couvert du western traditionnel. L’histoire n’a donc, en apparence, rien de très original. Nous suivons les pas de trois cow-boys dans l’ouest américain, deux briscards, Harry Collings (Peter Fonda) et Arch Harris (Warren Oates) accompagnés d’un plus jeune, Dan Griffen (Robert Pratt). Lassé de cette existence nomade, Harry souhaite abandonner la marche vers l’ouest, pour retrouver sa femme, qu’il a quitté sept ans auparavant. La mort du cadet de la bande, violemment assassiné lors de la traversée d’un village, ne change en rien la volonté d’Harry, même si elle pousse Arch à voyager à ses côtés. Première singularité du film, contrairement aux westerns dit « classiques », la violence, inhérente à l’Ouest, entraîne un retour vers le foyer, alors que de coutume, elle met le couple entre parenthèses. Si après son mariage, Will Kane (Gary Cooper) stoppe sa fuite pour faire demi-tour et affronter le danger dans Le train sifflera trois fois (1952), Harry de son côté ne se retourne pas et marche vers le souvenir d’une femme, d’une union entérinée dans une autre vie.


 

Les deux hommes se mettent en route, lentement, puisque dans L’homme sans frontière, on ne galope pas, le déplacement est long et laborieux, les paysages, d’une grande diversité, défilent à l’infini. La beauté de ce territoire est renforcée par les choix visuels très ambitieux du chef opérateur Vilmos Zsigmond. Il apporte indéniablement sa « patte », ayant recourt à l’utilisation de filtres colorés, et proposant un montage d’une richesse surprenante, déroutante aux premiers abords, n’hésitant pas à superposer plusieurs plans pour atteindre l’image et le ressenti souhaités. Le résultat est très convainquant et donne un caractère aérien au film, les personnages, qu’ils soient assis autour d’un feu ou en scelle sur leurs montures, semblent ailleurs, ils flottent au-dessus de leur environnement ; le voyage entrepris par Harry, accompagné par la musique de Bruce Langhorne, prend ainsi des allures d’exploration introspective. Mais la réalité est brutale et vient couper court aux errements de notre héros, sa femme ne le reconnaît pas (« Que puis-je faire pour vous ? »), avant de lui reprocher sa démarche (« Pourquoi es-tu revenu ? »). Alors que quelques instants plus tôt, Harry tentait de se remémorer les souvenirs de son épouse, cette « rousse aux yeux marrons », devant Hannah (Verna Bloom), nous sommes presque gênés de voir à quel point ses yeux sont bleus. En définitive, il n’a plus aucun souvenir de sa femme, il semble même avoir oublié sa force de caractère, laquelle nous saute littéralement au visage dans cette scène de retrouvailles très pesante. Verna Bloom incarne avec une grande justesse cette femme forte, dominante, qui, situation rare dans un western, existe ici en dehors de sa relation à son époux puisqu’elle fut contrainte de vivre sans lui après son départ.


 

Employé comme un simple saisonnier, Harry doit redevenir un mari, et faire ses preuves en tant que père, sa femme ayant accouché d’une petite fille, que l’on devine née peu de temps après son départ. Toute la tension du film se noue autour de cet enjeux, savoir s’il saura reformer ce cocon familial qu’il a fait exploser sept ans plus tôt. La distance au sein du couple est physique, loin du lit conjugal, Harry – au même titre que son ami – doit se contenter de dormir dans la grange, et à l’écran, ils ne partagent d’abord aucun plan. C’est Arch qui a le plus de proximité avec Hannah et qui est le plus à l’aise avec sa fille Janey. Le rapprochement entre Harry et Hannah prendra du temps, il s’opère progressivement, au rythme de leur travail à la ferme, avec une tendresse réservée, portée par la subtilité du jeu des acteurs. Dans ce contexte, deux mains qui se touchent, un simple regard échangé, valent toutes les déclarations d’amour et nous touchent au même titre qu’elles bouleversent Harry, endurci par des années d’errance et pourtant ému aux larmes devant ces petites attentions que daigne enfin lui accorder sa femme. Le départ d’Arch entérine finalement le renouveau du couple, cet ami pour qui Harry a jadis tout quitté, disparaît et emmène avec lui les derniers vestiges de leur vie passée. L’application avec laquelle Fonda et son équipe se sont attachés à faire vivre ce ranch (construction des locaux, plantation d’arbres, implantation d’animaux) apporte une grande authenticité à cette vie de famille renaissante, leur environnement vit autour d’eux, les accompagne, dans la mesure où il se fait l’écho de leur amour initial.

Au final, on croit vraiment à l’existence de cette vie en quasi autarcie (une seule scène se situe dans la ville voisine, les autres ayant été coupées au montage). De fait, lorsque, dans son jardin, Harry apprend de la bouche de sa fille « qu’un homme est venu ramener le cheval de M. Harris », on partage son affolement, et l’on s’en veut d’avoir pu croire que tout serait aussi simple. La violence de l’Ouest a rattrapé Harry, ce doigt coupé qu’on lui tend, celui de son ami fait prisonnier, vient balayer les fondations de sa nouvelle vie et dans une scène déchirante, il quitte sa femme pour aller sauver Arch. Harry est parti à nouveau et guettant son retour sur le perron, sa femme est pleine d’espoir à l’arrivée d’un cavalier, quand elle constate qui s’agit d’Arch, rapportant la monture de son mari, une ombre passe dans son regard, et sans un mot elle sort du cadre pour entrer dans la maison ; au bout de ce long plan séquence Arch fait entrer les chevaux dans la grange, et après une légère hésitation, il s’enferme à l’intérieur, rabattant les portes sur lui. Il restera donc dans cette grange, en attendant mieux… Après une dernière fulgurance de violence, cet épilogue nous ramène au calme, à la lenteur d’un cavalier rentrant au bercail. Ce rythme mélancolique, allié à l’audace visuelle du film, expliquent sans aucun doute son échec commercial à sa sortie. Retiré des salles très rapidement, il fallut attendre 2001 pour voir sortir L’homme sans frontière dans une version restaurée, laquelle lui offre une réhabilitation critique méritée.

Titre original : The Hired Hand

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Durée : 93 mn


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