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Les trois visages du Mal : Richard Fleischer et la figure du serial killer

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Fleischer explore l’âme damnée du serial killer avec une inventivité égale tout au long de trois oeuvres marquantes.

Tout au long d’une carrière versatile, Richard Fleischer se sera promené dans bien des genres avec une égale qualité. En apparence, guère de continuité ni de fil conducteur dans sa filmographie parsemée de chefs-d’œuvre, si ce n’est dans la figure du serial killer à laquelle il consacrera pas moins de trois films. Trois films et autant de façons différentes d’illustrer le Mal et de susciter le malaise, Fleischer faisant preuve d’un talent multiple pour nous placer face à la peur, la vraie.

Assassin sans visage (1949) : l’origine du Mal

 

 Une journaliste, en compagnie d’un lieutenant de police, suit la trace d’un étrangleur en série. Le meurtrier assassine les jours de pluie et laisse auprès des victimes une lettre signée « Le Juge », dans laquelle il prétend être investi d’une mission destinée à combattre les forces du Mal.

Parmi les premières grandes réussites de Richard Fleischer, Assassin sans visage inaugure une des rares thématiques identifiables de ce touche-à-tout de génie. On est loin de la tension et de la virtuosité des deux classiques à venir avec ici un Fleischer encore en formation au sein de la RKO mais toutes les qualités à venir sont déjà là. Le film annonce d’ailleurs grandement L’Étrangleur de Boston (1968) dans sa construction. Un meurtrier insaisissable se faisant nommer « Le Juge » assassine, sous couvert d’une nébuleuse quête morale et de combat des forces du Mal. À travers la traque obsessionnelle d’un lieutenant de police (William Lundigan), l’intrigue déroule (tout comme le fera le film de 1968 avec moins de sophistication bien sûr) de manière méticuleuse l’investigation, la traque des suspects…

 

Tout le squelette de L’Étrangleur de Boston est là greffé à l’esthétique et aux codes visuels du film noir. Fleischer innove ainsi avec des situations devenues communes dans le thriller moderne comme l’exploration de l’antre fétichiste du tueur parsemée des reliques de ses victimes, et place la terreur davantage dans la découverte de ses crimes que dans leurs vision (ce dont saura se souvenir le Seven de Fincher en 1995, la mort du journaliste défenestré étant ici assez marquante) et bien sûr rend le plus longtemps possible invisible son serial killer (baigné d’une aura quasi surnaturelle lorsqu’il se substitue au mannequin de la police). La narration resserrée et un scénario balisé réduisent cependant tous ses apports à une portion très sobre, loin de l’extravagance à venir de Fleischer. On passe néanmoins un bon moment avec le joli couple formé par William Lundigan et la belle Dorothy Patrick avec nombres de scènes et d’échanges charmants. Fleischer réserve son sens du suspense pour un mémorable final où le tueur est traqué dans une usine (là également on pense au futur final de L’Inspecteur Harry de Don Siegel en 1971) avec un montage percutant et des péripéties inattendues qui rendent cet ultime duel palpitant. Edwin Max dans un rôle quasi muet incarne bien cette démence incontrôlable, quasi enfantine et surgissant sans prévenir dans cette conclusion. Parfaitement exécuté et précurseur, un film qui sera bientôt surclassé par les autres productions RKO de Fleischer montrant une aisance et des qualités de plus en plus manifestes (les excellents polars Armored Car Robbery en 1950 et L’Énigme du Chicago Express en 1952) qui lui ouvriront les portes des studios.

L’Étrangleur de Boston (1968) : l’expérience du Mal

Boston, 1962. Une vieille femme est retrouvée étranglée à son domicile. Les mobiles du crime sont inexplicables. Au cours des deux années suivantes, douze autres femmes sont assassinées dans des circonstances similaires. Le procureur général Bottomly est désigné pour prendre l’affaire en main. Un jour, Albert DiSalvo, un modeste ouvrier, est arrêté par la police pour avoir pénétré dans un appartement par effraction…

Richard Fleischer signe une de ses réussites les plus magistrales avec ce thriller virtuose qu’est L’Étrangleur de Boston. Richard Fleischer qui à l’origine se destinait à une carrière de psychiatre avant d’être pris par le démon du cinéma, retrouve de cette formation initiale dans la froideur et la méticulosité adoptées dans le ton et l’ambiance de L’Étrangleur de Boston, au croisement du thriller, du documentaire et du cinéma expérimental. Bien sûr, ce traitement vient en partie de la véracité des évènements traitant ici de l’odyssée meurtrière du serial killer Albert DeSalvo qui tua treize femmes entre 1962 et 1964, semant la terreur dans la ville de Boston. Fleischer adapte ici le roman éponyme de Gerald Frank, à l’époque l’ouvrage le plus fouillé et mieux documenté sur l’affaire. L’approche de Fleischer est ici loin des codes classiques du genre, l’intrigue suivant scrupuleusement la chronologie des évènements, que ce soit dans l’ordre des crimes, les avancées et tâtonnements de l’enquête ou encore dans la psychose gagnant rapidement la population. La progression dramatique et la tension naîtront plus de la mise en images de Fleischer que de la tonalité neutre et quasi documentaire. Cela se fera notamment par l’usage virtuose et précurseur du split screen. Fleischer avait découvert le procédé lors de l’exposition universelle de 1967 à Montréal dans une des premières projections IMAX et décela immédiatement les possibilités dramatiques de cette technique. Le réalisateur fait ici naître le malaise de manière subtile avec des crimes se révélant après leur réalisation au fil des informations distillées à l’image. La scène d’ouverture pose ainsi tout d’abord l’ambiance avec cette image télévisée dans un coin de l’écran avant qu’une autre case nous révèle une main noire gantée puis une silhouette fouillant la pièce et enfin, l’ultime et macabre découverte d’un cadavre de femme gisant au sol.

 

Le second crime est tout aussi saisissant, une moitié d’image révélant le cadavre dans la pénombre tandis que l’autre moitié montre les voisines de la victime s’apprêtant à pénétrer dans la pièce et découvrir l’horreur. C’est la réalisation de Fleischer qui brise donc la monotonie volontaire de cette suite d’atrocités, un kaléidoscope de cases nous faisant suivre l’enquête mais aussi partager la paranoïa galopante et la peur des femmes de Boston. Fleischer gère idéalement ces éléments, car si le traitement surprend il reste toujours accessible et compréhensible au spectateur jamais noyé sous les informations grâce aux différents formats et au montage brillant qui amène toujours dans les proportions et timing adéquats les différents éléments révélés par ces écrans multiples. Le script en profite pour explorer des territoires fort audacieux et dérangeants pour l’époque, que ce soit le catalogue de pathologies et perversions diverses découvertes à travers les différents suspects (le malaise glauque de la scène avec le très perturbé Eugene T. O’Rourke succédant à l’humour pour le drôle de séducteur Lyonel Brumley) et une séquence dans un bar gay sobrement filmée par Fleischer. Après une heure sur ce rythme, le tueur révèle enfin son visage sous les traits d’un surprenant Tony Curtis. L’acteur avait collaboré avec Fleischer sur le film d’aventures Les Vikings (1958) et fit le forcing pour obtenir le rôle alors que son physique de séducteur et son registre supposé plus léger suscitaient le doute au sein de la Fox. Soutenu par Fleischer, il prend du poids, maquille ses beaux yeux bleus de lentilles noires, se fait mettre un faux nez et s’habille de façon banale, la métamorphose étant photographiée afin de convaincre des exécutifs qui ne le reconnaîtront pas, validant ainsi sa crédibilité. L’acteur délivre une stupéfiante prestation schizophrène et incarne vraiment deux rôles dissemblables, le père de famille paisible et aimant se transformant en dangereux prédateur dès sa libido mise en ébullition.
La méthode peut sembler grossière (suivre des femmes chez elles et se faire passer pour un ouvrier qu’elles font presque toujours rentrer à leur dépens) mais la vérité était plus stupéfiante encore. Avant d’être « L’Étrangleur de Boston », Albert DeSalvo fut « Le Mesureur », s’introduisait chez des femmes en se faisant passer pour un photographe et en leur faisant miroiter une carrière de mannequin (ce premier surnom lui venant du mètre qu’il utilisait pour prendre leurs mesures et avec un peu de chance finir dans leur lit). Cette méthode ne le satisfaisant plus, il passa à la sanglante étape supérieure pour devenir « L’Étrangleur de Boston ». Le film n’évoque cependant pas cette facette bien que le livre de Gerald Frank y fasse allusion. Fleischer use de la même méthode mais de façon plus dérangeante avec les split screens, nous faisant alors partager alternativement le point de vue du tueur et de ses victimes alors que la première partie nous amenait sur des scènes de crimes après les meurtres. Le suspense naît ainsi de l’attente entre le tueur que nous savons rôder dans les parages et sa victime, le split screen les séparant et retardant la fatale rencontre notamment lors de la scène où Sally Kellermann est prise au piège. Là encore, l’érotisme trouble et la perversion est de mise avec des élans de violence brute, surprenants et dérangeants (DeSalvo étouffant une victime et déchirant son corsage, révélant sa poitrine) ou une stylisation cruelle avec ce split screen séparant le visage d’une Sally Kellermann terrifiée et la façon lente et méthodique dont Tony Curtis la ligote ainsi que son regard dérangé et ivre de puissance.
Le grand morceau de bravoure intervient cependant dans les magistrales vingt dernières minutes du film. Albert DeSalvo enfin capturé refuse de laisser son autre « moi » surgir et confirmer sa culpabilité, le juriste Henry Fonda jouant une véritable partie d’échecs pour le forcer à révéler sa vraie nature. Après l’étouffante atmosphère urbaine qui a dominé l’ensemble du film, Fleischer nous isole ici dans une salle d’interrogatoire d’un blanc immaculé, plaçant DeSalvo face à lui-même et faisant basculer la séquence dans la pure abstraction. Focales distordues, images subliminales et pures dérives oniriques, Fleischer nous plonge avec une inventivité et une virtuosité rares dans le profond désordre mental de son serial killer. Dans Psychose (1960), Hitchcock avait le temps d’une séquence finale explicative, ludique et inquiétante définit la nature de la double personnalité de son tueur. Fleischer lui transcende le procédé en délaissant les dialogues redondants pour nous perdre dans un méandre d’images cauchemardesques et étranges où la vraie folie peut se révéler, portée par un Tony Curtis totalement halluciné. Un chef-d’œuvre du thriller qui se termine dans une froideur distante qui vous hante longtemps.

L’Étrangleur de la place Rillington (1971) : Sonder le mal

 

  
En 1944, à Londres, une jeune femme est tuée par asphyxie, puis violée par l’homme chez qui elle était venue demander de l’aide et qu’elle avait pris pour un médecin, John Reginald Christie, un policier suppléant. En 1949, le même Christie, toujours faux médecin, propose ses services à Beryl Evans, une jeune femme qui veut avorter de son deuxième enfant.

10 Rillington Place
voit Fleischer explorer une dernière fois le thème du Mal dans une approche qui poursuit en même qu’elle est l’antithèse de celle de L’Étrangleur de Boston. Comme le film de 1968, le film s’inspire d’une histoire vraie en retraçant le parcours meurtrier de John Reginald Christie en Angleterre durant les années 1940 et plus particulièrement de l’ouvrage éponyme de Ludovic Kennedy. Fleischer retrouve également des velléités réalistes en tournant sur les lieux même du drame (même si cela se fera au 6 plutôt qu’au 10 Rilington Place) et en respectant méticuleusement la chronologie des évènements. Les similitudes s’arrêtent là puisque Fleischer va totalement adapter la forme à cette tout autre type de serial killer qu’est John Reginald Christie. 10 Rilington Place est un film beaucoup plus austère que les deux autres tentatives, presque plus un drame intimiste qu’un thriller. L’intrigue s’attardera surtout sur le meurtre de Beryl Evans et de son bébé, crimes pour lesquels le mari de la victime fut accusé et exécuté. La théorie de Ludovic Kennedy (et de l’opinion publique anglaise) reprise par Fleischer faisait de Christie le vrai coupable, bien qu’au contraire de ses autres méfaits, le crime n’ait jamais été prouvé.
Hormis celui-là, tous les autres meurtres sont fugaces, seulement suggérés ou découverts après-coups de manière macabre. La scène d’ouverture pose l’ambiance avec un meurtre nous présentant la méthode de Christie. Contrairement à Albert DeSalvo dont les pulsions surgissent de façon spontanées et bestiales, Christie est un homme réfléchi et manipulateur qui mûrit et fantasme longuement ses meurtres. Dans cette première scène, il accueille une de ses collègues et lui préconise un remède contre la bronchite, les médicaments étant alors rares dans cette Angleterre soumise au Blitz. Incarné par un stupéfiant Richard Attenborough, Christie apparaît comme un être inoffensif à l’allure rabougrie, à la voix fluette et au visage impassible dissimulé derrière d’épaisses lunettes. Il inspire à la fois confiance et pitié, mettant à l’aise sa proie avant que ses instincts primaires ne ressurgissent. Ce premier crime déroule une scène quasi anodine de discussion avant que Christie ne fasse goûter sa mixture à la malheureuse victime, le remède étant un gaz qui va l’endormir et la laisser à la merci du tueur. La suite reprend finalement sur une durée plus étendue le déroulement de cette ouverture. Le couple Beryl (Judy Geeson) et Timothy (John Hurt) Evans loue un appartement dans l’immeuble tenu par John Christie. Jeune, inexpérimenté et ayant du mal à joindre les deux bouts, le couple se déchirera après l’annonce faite de la grossesse de Beryl.
Tout le caractère suave et manipulateur de Christie va alors se manifester lorsqu’il proposera ses services pour aider la jeune femme à avorter, prétexte à utiliser son « savoir-faire » médical et abuser d’elle. Cette allure quelconque dissimule une volonté de fer poussant autant Beryl à s’en remettre à lui que plus tard une fois l’horreur commise Timothy (remarquable John Hurt en homme faible et simple d’esprit) à s’accuser du crime. À la virtuosité de L’Étrangleur de Boston, Fleischer oppose là un ton glacial et claustrophobique. Autant l’insaisissable et longtemps invisible Albert DeSalvo amenait le réalisateur à varier les lieux, les ambiances et la manière de nous y baigner par des choix esthétiques forts (les split screens ou le final neurasthénique), autant cette fois la forme épouse la médiocrité du tueur qui nous est connu d’emblée, avec cette photo terne de Denys N. Coop, les appartements insalubres et un quartier quelconque qu’on ne quitte jamais et qui renforcent encore ce sentiment de claustrophobie. On est enfermé dans ce cadre grisâtre comme Christie l’est finalement dans sa triste existence. Ses crimes viennent comme perturber ce contexte réaliste et Fleischer avec un minimum d’effets (les yeux révulsés de Christie lorsque le gaz fait son effet et que la victime est en son pouvoir) crée un malaise saisissant, comme si le Mal absolu envahissait soudainement le réel. La conclusion suivant la vraie arrestation de Christie, bien après les évènements survenus, lui offrira la déchéance et la chute qu’il mérite, bien loin de la flamboyance du final de L’Étrangleur de Boston. Ainsi, par sa sobriété, 10 Rillington Place est sans aucun doute le plus glaçant des trois films, car jamais la possible existence d’un monstre tapi au coin de la rue ne nous aura paru aussi plausible.


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