Les Rencontres d’après minuit

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Plus belle surprise de l´année, le premier long de Yann Gonzalez invite à croire aux histoires.

Une moto la nuit sous la pluie, un éclairage au néon. Un jeune homme et une jeune femme attendent un troisième passager qui n’arrive pas. Vrombissement du moteur, il surgit, essoufflé : trop tard, la moto démarre. Si l’on regarde bien, on voit que cette moto ne roule pas vraiment, qu’il y a derrière un studio, un décor. Que la pluie est artificielle, la lumière plus encore. Pourtant, on est déjà loin sur la route, avec cette moto qui trace à toute allure, ému par cet homme laissé en carafe et cette jeune femme au visage creusé par les larmes. Ce n’est pas la dernière fois, dans Les Rencontres d’après minuit, qu’on croira à quelque chose qui n’est – peut-être – pas vrai. Car le premier long métrage de Yann Gonzalez, présenté en séance spéciale dans le cadre de la Semaine de la Critique au dernier Festival de Cannes, affiche une très belle croyance dans les histoires. Celle, ici, d’un jeune couple (Kate Moran et Niels Schneider) et de leur gouvernant travesti (Nicolas Maury) qui organisent une orgie dans un appartement désincarné. Et celles, toutes uniques, des invités qui arrivent tour à tour.

En plus du trio de tête participent la Star (Fabienne Babe), l’Étalon (Éric Cantona), la Chienne (Julie Brémond) et l’Adolescent (Alain Fabien Delon). Dans une nuit d’hiver qui n’en finit pas, tous se racontent, disent leurs histoires personnelles, plus ou moins ouvertement. On aime et on croit chacune d’entre elles : qu’elles soient vraies ou non ne compte pas, du moment qu’il y a quelque chose à raconter. Ces histoires sont parfois improbables, Gonzalez fait chanceler en les racontant avec le plus grand sérieux. Son film, aussi élégant que furieusement exalté, est celui d’un cinéma de croyances en l’artifice. Le cinéaste remonte à des temps anciens au cours de la meilleure scène du film, qui convoque le Perceval le Gallois (1978) de Rohmer ; revient aux sources du cinéma avec un tournage en 35mm, un artisanat du factice avec des ouvertures à l’iris, des surimpressions d’images, des décors peints à la main et des scènes en studio qu’il ne cherche jamais à cacher. Certains plans sont ainsi d’une beauté sidérante, attaché qu’est Gonzalez à offrir un plaisir visuel. Il n’a pas peur des effets, nombreux, qu’il tricote eux aussi afin de conserver la sincérité du trucage – ses Rencontres font souvent l’effet d’une scène de théâtre confinée dans laquelle il injecte du cinéma.

 

 

Sur cette scène, les personnages sont telles des marionnettes que Gonzalez actionnerait sur un plateau dont on devine toutes les coutures et derrière lequel serait projeté un film : il y a d’ailleurs un « cinéma fantôme » dans cette grande demeure high tech et intemporelle, un cinéma où est montré « le plus beau film » de la Star. C’est les rencontres de ses personnages, un ballet des sentiments d’âmes en peine, qui est au cœur des Rencontres d’après minuit. Tous apprennent à se connaître et, in fine, à s’aimer au cœur d’une nuit qu’il s’agit de retenir. Car c’est au cœur de la nuit que tout se joue, que les amitiés se tissent, au rythme des musiques qui s’élèvent d’un jukebox « qui joue ce qu’on est » quand on le touche (ici, les compositions d’Anthony Gonzalez, frère de, avec son groupe M83). Le véritable motif du film s’exprime librement dans un dernier plan chavirant : celui de se (re)composer une famille avant que le jour ne se lève. Cette idée de communauté constituée au gré des confessions et histoires racontées est assez bouleversante : la partouze tant attendue n’aura pas lieu, ou pas tout à fait, mais chacun aura appris un peu de soi en même temps que des autres, aura le loisir de se dire que ce qu’ils prenaient pour une perversion peut être une « vitalité », pourra faire chemin commun – ou se séparer à la levée du jour.

Un mot de Cantona : s’il faut saluer tous les acteurs de cette belle embardée onirique et sensorielle (dont Julie Brémond et Kate Moran, habituées des courts de Gonzalez déjà très remarqués en festivals un peu partout dans le monde), l’ex-footballeur est, lui, assez prodigieux. Dans le rôle d’un « poète » à la queue démesurée, il s’offre tout à fait, notamment dans un long monologue qui serait ridicule s’il n’était si bien écrit et, encore une fois, incarné avec la plus grande implication et la plus grande envie d’y croire. On savait Cantona désireux de s’aventurer dans des projets audacieux, chez Ken Loach (Looking for Eric, 2009) ou HPG (Les Mouvements du bassin, 2012) : jusqu’ici, il avait tenté, l’effort était louable. Là, il est émouvant, intègre son mythe personnel pour en livrer un autre dans un film déjà très travaillé par le conte. Une révélation.

À lire : l’entretien avec Yann Gonzalez.

Titre original : Les Rencontres d'après minuit

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Durée : 93 mn


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