Les Rapaces (Greed – 1924)

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La Californie, au début du siècle. Un employé d’une mine d’or, McTeague, un colosse à cheveux bouclés, sujet à de terribles crises de colère, quitte un jour la mine pour suivre, selon les conseils de sa mère, un dentiste itinérant…

Réalisé en 1924, Greed (Les Rapaces) était à l’origine un film-fleuve d’une durée de neuf heures. Les studios avaient payé rubis sur l’ongle les conditions de tournage imposées par Erich von Stroheim : presque toutes les scènes sont tournés en extérieurs (dans les rues et les immeubles de San Francisco, sous le soleil de plomb de la Vallée de la Mort), et dans les conditions les plus réalistes possibles – le cinéaste exigeant par exemple sur son plateau les sons les plus proches de la réalité, alors que le cinéma était encore muet. Mais la durée du film fut réduite à… neuf, puis sept, puis trois heures, jusqu’à la version commercialement exploitée en 2006 (reprise dans des cinémas indépendants).

Greed est un très beau film, dur. Pas poignant pour deux sous, non : juste dur. Cruel et « implacable », comme on dit. Baisers de judas, coups de poignards dans le dos et ongles cramponnés jusqu’au dernier souffle sur l’or qui mène le monde. Greed est le grand film de la cupidité, comme La Splendeur des Amberson est le grand film du narcissisme méchant. Dans ce cinéma muet d’un autre temps, on peut admirer l’aplomb du cinéaste qui ose ce qui serait sans doute impossible aujourd’hui (à Hollywood du moins) : il ne se soucie à aucun moment d’opposer le bien et le mal. Le premier est inutile, et le deuxième bien plus passionnant et expressif. Tous les personnages sont peu à peu livrés à la cruauté de leurs instincts, cruauté en partie dictée par une société pas très amène avec ses créatures faibles et vachardes. Foin de l’amour, du mariage et de l’ambition tellement américaine : les hommes sont veules et alcooliques, les femmes des traîtresses qui préfèrent la misère au partage, l’amitié une vaste blague meurtrière, et le métier une imposture vite dénoncée. Voilà Greed, film-portrait d’un monde méchant.

Les moyens importants dont disposaient Erich von Stroheim pour réaliser ce film somptueux et sombre (souvent drôle aussi) en font un chef-d’œuvre intact. Il y a le réalisme des décors, la perfection plastique des images (en particulier celles, magnifiques, d’une fin en forme d’apocalypse caniculaire dans la Vallée de la Mort) et, surtout, la subtilité d’un scénario qui ne cède jamais à la moindre facilité – aucun mélodrame, aucune rémission, juste une force irréfragable de déchéance, mais racontée avec un luxe de vraisemblance. Le déséquilibre à l’oeuvre n’est jamais pathétique dans Greed : il est juste le fruit de très bonnes raisons psychologiques et sociales, dûment racontées à l’écran.

Et le reste – les destinées évidemment tragiques des personnages – appartient au cinéma : entre tragique et réalisme, Greed est en quelque sorte le film qui nous rappelle que la modernité a existé.

Titre original : Greed

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Durée : 215 mn


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