Select Page

Les Beaux gosses

Article écrit par

Sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs, le premier film de Riad Sattouf s´inspire des bandes-dessinées de l´auteur pour donner un résultat doux-amer réjouissant, léger comme une bulle de savon et grave comme les peines adolescentes, quelque-part entre American Pie et témoignage sociologique.

Que Riad Sattouf ait un vrai talent d’observateur, voire de sociologue, n’est plus une surprise pour personne depuis ses géniales chroniques dans Charlie Hebdo, La vie secrète des jeunes, et surtout depuis Retour au collège, bande-dessinée hilarante et féroce dans laquelle l’auteur était retourné en classe de troisième l’espace de deux semaines pour y observer les us et coutumes des jeunes d’aujourd’hui. Une approche quasi sociologique donc, qui permettait à l’ouvrage d’être bien plus qu’une succession de planches drolatiques. Les beaux gosses suit ce chemin là, sans esbroufe et avec bonheur : le film rend compte des déboires adolescents, mais presque incidemment, comme un non fait exprès, en même temps qu’il est une peinture rêvée et bourrée d’humour de la vie collégienne en 2008.

Même si le film de Sattouf n’est une adaptation directe ni de ses chroniques pour Charlie Hebdo, ni de son Retour au collège, il est évident que chacune de ces expériences a nourri l’intellect et l’imaginaire de l’auteur-réalisateur. Car Les beaux gosses a finalement peu d’autre ligne scénaristique que celle de la vie d’adolescents banlieusards pubères en fin de collège, coincés entre leurs obsessions sexuelles, leur mal-être latent et leur envie de popularité. Hervé et son pote Camel sont en 3ème et en plein dedans, et se débattent comme ils peuvent dans cette classe qui ne les aime pas : ringards, moches et impopulaires, les seuls ébats sexuels qu’ils connaissent sont avec leurs chaussettes et des vidéos pornos.

Les beaux gosses a comme première qualité une (auto)dérision merveilleuse, ne serait-ce que vis-à-vis de son titre. Il faut bien admettre qu’Hervé et son pote ne sont pas à proprement parler des canons de beauté, loin s’en faut : coupes de cheveux impossibles, acné désespérante, appareils dentaires et autres pulls à carreaux tristounes, ils ne sont plus à une humiliation près. Mais ils existent, ces ados-là, mal dans leur peau et engoncés dans leurs incertitudes, et Riad Sattouf leur rend brillamment justice, dans des scènes loin de tout naturalisme (certains boutons sont en fait du maquillage, par exemple) mais qui ne manquent jamais de rappeler un ex-camarade de collège. Du vrai cinéma (Sattouf a créé « un univers ») avec une vraie touche de réalisme : points noirs, bave, bouches encastrées lors des baisers, tout est montré en gros plan, dans sa dimension pas glamour du tout.

Réalisme aussi dans les scènes de famille, notamment dans la relation qu’entretient Hervé avec sa mère, une Noemie Lvovsky qu’on a rarement vue aussi en forme et qui campe à merveille l’envahissement et l’irrespect de l’intimité, grand étendard de la cause adolescente. Qu’une mère un brin neurasthénique souffre d’un côté mère poule, rien d’étonnant, sauf que Sattouf le rend dans des séquences extraordinairement bien dialoguées, hilarantes si ce n’était qu’elles révèlent un malaise : malaise d’Hervé, qui ne trouve pas sa place en dehors d’une mère trop envahissante, malaise d’une relation mère-fils qui dépasse parfois les limites d’un copinage malsain. Il faut tout l’abattage de Noémie Lvovsky pour que rien de cela ne devienne scabreux.

Les autres seconds rôles sont aussi savoureux : Emmanuelle Devos en proviseur de collège niaiseuse, Valeria Golino en mère de famille dans un film porno improvisé, dont les héros se délectent sur le site Mamanchaudasse.com ou encore Marjane Satrapi, complice de Sattouf et autre auteure de talent, en vendeuse de guitare qui pète les plombs, tous sont savoureux. Et il faut souligner sans plus attendre la prestation d’Irène Jacob (trop rare sur les écrans) en mère d’élève bourgeoise, ancien mannequin de La Redoute, catalogue par l’intermédiaire duquel Hervé a pris l’habitude de tester sa virilité.

Pour le reste, Sattouf a privilégié l’humour, qu’il place dans un contexte pas toujours tendre mais jamais méchant (la petite limite du film ?) Les batailles de clan, la rivalité entre les beaux gosses et les ploucs, les obsessions sexuelles et les craintes de l’âge, tout y est, férocement filmé, avec un humour bien à lui qui trahit des situations certainement vécues, formidables vecteurs de cinéma en même temps que réminiscences du passé. En outre, le cinéaste fait des Beaux gosses un film intemporel, en le débarrassant de toute référence aux nouvelles technologies, tenant pourtant une place prépondérante auprès de la jeunesse actuelle. Ses collégiens n’ont ni MP3, ni iPhone, ni Playstation portable, et pourraient être d’aujourd’hui ou des années 70. Impossible du coup d’y voir un trait forcé de l’adolescence version années 2000. Ce qu’ils ont en revanche, comme tous les collégiens, ce sont les petites peines (la douleur de Camel de n’avoir pas été invité à la fête branchée), la jeunesse pataude et les hormones en ébullition. Pour finir, autant le dire franchement : les « beaux gosses » de Riad Sattouf ne sont peut-être pas très beaux… mais vraiment cool.

Titre original : Les Beaux Gosses

Réalisateur :

Acteurs : , , , ,

Année :

Genre :

Durée : 90 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Le testament du Docteur Mabuse

Le testament du Docteur Mabuse

En 1922, Fritz Lang a laissé son génie du mal incurablement fou. Sous la pression du succès populaire, il le ressuscite à l’écran, plus mort que vif, en 1933 dans « Le testament du docteur Mabuse » où les virtualités du parlant prolongent son pouvoir tentaculaire par l’emprise de la machinerie moderne. Hypnotique. En version restaurée.