Le retour

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Le retour en Corse comme métaphore de l’asservissement et de la libération.

Un beau film négligé à Cannes

Finalement en compétition officielle au dernier festival de Cannes, le film en est revenu bredouille et le pataquès médiatique et moraliste qui a précédé sa sélection n’y est sans doute pas étranger. Finalement, ce film tant attendu sort enfin et il aurait mérité au moins une récompense tant il est puissant et maîtrisé. Mais que devient le cinéma depuis que la carrière d’un ou d’une cinéaste repose sur sa réputation et sur les présomptions de culpabilité qui reposent sur lui ou sur elle. Ici c’est encore le cas et pourtant Catherine Corsini nous offre son plus beau film, tourné avec une caméra vibrante à la manière d’Abdellatif Kechiche et sous la lumière corse qui déchire et embellit. Mention spéciale à ses quatre actrices principales, notamment Aïssatou Diallo Sagna que Catherine Corsini avait découverte dans La fracture et qui y incarnait le rôle de l’aide soignante. Elle a écrit ce film pour elle, déclare-t-elle, et l’a entourée de trois autres magnifiques actrices : Suzy Bemba et Esther Gohourou (talent découvert dans le film Mignonnes) dans les rôles de ses deux filles, et Lomane de Dietrich, jeune actrice dénichée au conservatoire et qui a peu tourné mais elles crèvent l’écran toutes les quatre. Il faut leur ajouter bien sûr Virginie Ledoyen et Denis Podalydès dans le rôle des parents et bien sûr Harold Orsoni, qui est le fils de Julie Allione (la directrice du casting du film). Il vit à Paris mais il est corse, d’où son accent. « Je l’avais vu travailler dans le restaurant de son village, en Haute-Corse, j’ai écrit le personnage d’Orso en pensant à lui », précise la réalisatrice. 

Un film haut en couleurs

Car c’est un film haut en couleurs qui raconte l’été du retour d’une mère et de ses deux filles en Corse, bien des années après un drame qui les avait forcées à quitter l’île. Ce séjour leur permettra de dénouer les fils du malheur et de se retrouver mais il leur permettra aussi de s’incarner dans cette île mystérieuse et difficile d’accès. C’est aussi un film avec un accent, celui des habitants de la Corse, si mélodieux et étrange, mais aussi celui des gosses des banlieues parisiennes, et ceux enfin de la bonne bourgeoisie du Quartier latin. Bref un melting-pot qui raconte aussi des amours naissantes et revient sur des amours mortes. Vraiment un film magnifique qui sait embellir à la fois la Corse, pays de la réalisatrice, mais surtout ses paysages et son mystère grâce à la directrice de la photographie, Jeanne Lapoirie. « Jeanne Lapoirie et moi avons fait les repérages ensemble, bien en amont. Je l’ai amenée dans mon village, où j’observais les réactions de chaque personne de l’équipe. Jeanne a tout de suite été enthousiaste, elle a aimé la rudesse des montagnes, le soleil implacable. Certains décors, du fait de la lumière changeante, exigeaient que nous tournions dans une relative urgence. On grimpait sur les rochers pour attraper la bonne lumière. Jeanne et moi, nous étions en symbiose et n’avions pas besoin de beaucoup nous parler. » 

Prison et liberté

Le titre du film est déjà presque à lui seul un résumé du film puisque le retour est justement le noeud central du récit. Une mère revient là où elle a aimé un homme maintenant disparu et ce retour parvient à remettre en cause même l’amour pour sa fille qui commence Science-Po et s’éloigne inexorablement de sa classe sociale d’origine. « La mère et la fille se retrouvent dans deux positions sociales différentes, déclare Catherine Corsini. J’ai tenu à monter la prise où elles se regardent et où l’on ne sait pas ce qu’il va advenir. Jessica, à ce moment précis, s’interroge quant au fait de devenir une transfuge de classe, d’appartenir à la classe dirigeante qui la fascine et où ses études à Sciences-Po ont des chances de la conduire. Elle a aussi conscience d’être l’objet de Gaïa et se sent prisonnière. Je crois qu’à cet instant-là, elle rejoue ce que sa mère a vécu. Ce retour à la famille est aussi un retour à leur liberté, à leur revendication. »

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Il était un père

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Difficile de passer sous silence une œuvre aussi importante que « Il était un père » dans la filmographie d’Ozu malgré le didactisme de la forme. Tiraillé entre la rhétorique propagandiste de la hiérarchie militaire japonaise, la censure de l’armée d’occupation militaire du général Mac Arthur qui lui sont imposées par l’effort de guerre, Ozu réintroduit le fil rouge de la parentalité abordé dans « Un fils unique » (1936) avec le scepticisme foncier qui le caractérise.

Récit d’un propriétaire

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Avant de fixer sur sa toile de fond les sempiternels drames et bonheurs étales de la maisonnée japonaise moderne, Yasujiro Ozu réfracte à travers ses films de l’après-guerre la démoralisation d’une société égarée dans le chaos des sentiments et les privations de l’occupation avant la reconstruction.