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Le Narcisse noir (Black Narcissus, 1947)

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Powell et Pressburger nous invitent en 1947 dans une Inde fantasmée d’où se dégage le parfum entêtant d’une passion interdite.

Une congrégation de nonnes s’installe à Mopu en Inde, au pied de l’Himalaya. La beauté du lieu, la population qui les entoure les renverront à leur austérité, à leurs doutes, mais également à un passé dont elles n’ont pas encore fait le deuil. Chaque instant de cette nouvelle vie fera ainsi renaître les souvenirs des instants vécus avant leur entrée dans les ordres, leurs passions éteintes et leurs blessures. Le postulat de départ que Michael Powell et Emeric Pressburger nous proposent est alors simple : huis-clos presque total et narration exclusivement centrée sur les cinq sœurs qui forment la congrégation. Physique, notre réaction face au Narcisse noir est elle à chercher en marge de ce scénario. Lui seul ne pouvant expliquer l’étrange attraction qu’a sur nous ce film et la persistance de ces formes, de ces couleurs qui vivent encore longtemps après son visionnage.

Sentir, entendre, rêver l’Inde

 

Elles quitteront les lieux avant l’arrivée de la saison des pluies. Mr Dean (David Farrar), un anglais vivant en Inde depuis plusieurs années, annonce avant même leur arrivée l’échec de l’entreprise des nonnes. Les premiers jours de la congrégation lui donnent raison et le décalage entre les Sœurs et le monde qu’elles découvrent va dans ce sens. Powell et Pressburger jouent sans cesse sur cette dualité. La blancheur livide des cinq nonnes confrontées aux teintes lumineuses des visages autochtones ; les espaces confinés du couvent renvoyant aux gouffres, aux crevasses, aux montagnes qui les entourent ; et ce vent incessant qui vient faire danser rideaux, robes, cheveux, rendant l’immobilité des Sœurs plus forte encore. La rencontre entre les deux mondes est un choc culturel, mais également visuel et sensitif. Pourtant, l’Inde du Narcisse noir n’est que fantasme. À l’étonnement de tous, les cinéastes refusent de tourner sur place, et réalisent le périple des cinq nonnes en Angleterre, dans les studios de Pinewood et dans le jardin subtropical de Leonardslee. Volonté de contrôler entièrement leur film, mais surtout, s’entourant de Jack Cardiff à la photographie, des verres peints de l’ancien collaborateur de Méliès, Alfred Junge, comme décors, ils se donnent les moyens de créer l’univers onirique dans lequel se perdront leurs personnages. Étranger comme un pays lointain, familier comme le souvenir d’un rêve nébuleux, l’Inde de Powell et Pressburger effraie autant qu’elle attire. Sœur Philippa (Flora Robson) se désintéressant de ses travaux quotidiens le comprend très vite : « Je pense qu’il n’y a que deux façons de vivre ici. (…) Ignorer ce lieu, ou s’y consacrer. »


 

La beauté plastique du Narcisse noir, loin de présenter une Inde exotique, nous donne donc à la voir en rêve. Toutefois, on est ici loin de l’illustration, la filiation entre image et discours étant affirmée à chaque plan. Rien n’est gratuit et chaque couleur, chaque élément présent à l’intérieur du cadre, semble renvoyer à un personnage, à une situation passée ou à venir, à un sentiment diffus. Pourtant à des lieues d’un symbolisme lourd, le film des deux Anglais trouve toute sa puissance dans l’instant. Expérience troublante qui souhaite se détacher des mots, du script, et aller au plus direct, au plus primitif. Aller à l’image, au vivant, aux corps. « I have to make the word be flesh » proclame David Cronenberg en 1999 dans le film éponyme d’André S. Labarthe. La chair, les nonnes ont beau la cacher derrière leurs robes blanches, elle dégouline tout autour d’elles. Les murs de l’ancien palais qui leur fait office de couvent, cette Inde si passionnelle, si érotique… La prison des Sœurs est charnelle et, bien sûr, tout en Technicolor.

Erotisme et monde clos

Les peintures murales très explicites qui couvrent le palais que les Sœurs ont transformé en couvent le montrent : il n’a pas toujours été lieu de chasteté. Désormais sacré, isolé dans les montagnes, il ne peut pourtant empêcher une sensualité arrogante de s’y inviter. C’est l’Inde et ses odeurs qui s’infiltrent à travers ses murs. C’est la belle Kanchi (Jean Simmons) qui erre nonchalante dans le couvent et, répondant à l’immobilité des Sœurs, offre chacun de ses mouvements comme une caresse. Face à l’austérité de leur vie, les religieuses trouvent alors une passion exacerbée qu’elles ne connaissent que trop bien. Plus que de les enfermer avec les tentations d’une Inde qui s’offre à elles, Powell et Pressburger les confrontent à leurs vies passées, à leurs désirs inassouvis, à leurs regrets. Les souvenirs de Sœur Clodagh (Deborah Kerr) qui interviennent par flashes-back sont de ce fait remarquablement intégrés au récit. Les cinéastes ne se contentent pas de nous présenter une jeune fille heureuse et libérée avant son entrée dans les ordres, mais une nouvelle fois s’en remettent aux images. Les murs étouffants et les gros plans oppressants du visage de Sœur Clodagh s’effacent pour laisser place à des espaces ouverts où, pour la première fois, elle nous apparaît lumineuse. De retour en Inde entre les quatre murs de son couvent, un court sourire subsiste avant de disparaître. Ignorer ce lieu, ou s’y consacrer. Sœur Clodagh a choisi et résiste aussi fort qu’elle peut, sa robe semblant devenir au fil des scènes de plus en plus blanche.

D’autres au contraire se consacrent corps et âme à cette passion tapie. Sœur Philippa remplace les légumes du potager par des fleurs aux noms évocateur : Sweet pea, Forget-me-not… Une jolie manière de nous montrer innocemment que la raison n’a plus court chez elle. Sœur Ruth (Kathleen Byron), elle, fragile avant même l’installation de la congrégation, est celle avec laquelle cette Inde sera la plus cruelle. Éprise de Mr Dean, jalouse de Sœur Clodagh, la lutte intérieure qu’elle mènera contre ses démons est inégale. Climax visuel du film, l’affrontement finale qui la voit affronter Sœur Clodagh revêt alors tous les atours bibliques. La Sœur droite et juste face à la tentation, la spiritualité contre le corps passionnel, le profane contre le sacré. Si Ruth abandonne sa tenue de nonne, la robe qu’elle choisit alors ne peut qu’être écarlate, comme le rouge qu’elle mettra bientôt sur ses lèvres. Son monde clos n’a pas de mur mais n’est autre que son corps. Quand elle le précipitera d’une montagne, les quatre Sœurs restantes finiront d’accepter leur échec et quitteront le lieu, la chute de Ruth pouvant bientôt être la leur. De plus, Mr Dean avait vu juste, la pluie arrive. Elle atténuera les couleurs, effacera les souvenirs, calmera les passions… Pour un temps seulement. Le parfum du narcisse noir, lui, reste dans l’air.

Titre original : Black Narcissus

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Durée : 99 mn


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