Le livre d’image

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Godard, roi du montage.

Lorsqu’on sait que le géant automobile Tesla proposait récemment d’envoyer la photo gravée de ses clients dans l’espace, on se dit que, comme souvenirs à laisser à nos éventuels successeurs extraterrestres, c’est le livre d’image qu’il aurait mieux fallu mettre en orbite. S’il devait rester quelque chose de notre monde, un condensé iconographique, filmique, une séquence longue d’images-fantômes quelconques à expérimenter, à sentir, ce serait sans doute un objet de ce genre.

 

 

Montage d’images mort-vivantes fondues dans un chromatisme fauve aplatissant. Magma serré entre deux plans noirs. Objet chaotique qui bout de l’intérieur.Ouvrage filmique, ovni entre le livre et le film (objet poétique vivant, à ouvrir ou à fermer), consultable à l’infini (un peu comme ces zappings éternels qu’on trouve sur internet), il déroule une bobine rapiécée, cousue mains, (celles de Godard, sans doute, dans le premier plan), faite d’images rapportées de partout et de nulle part à la fois. Images reconnaissables de mains arrachées, extraites d’archives de films, de peintures (le doigt levé de Saint Baptiste de De Vinci), signifiantes du travail, de la besogne, de l’action. Images identifiables de tout et de rien. Mais images méconnaissables, brouillées, déformées, re-formatées, coloriées,surexposées, etc..,. Images de l’au-delà.

 

 

La reconnaissance partielle donne l’impression de feuilleter un tissu mémoriel à la fois intime et universel. Cela parce que l’altération devient la marque de la mémoire subjective déformante, assise sur des images conservées, – celles de Godard, qu’elles soient de lui ou non (certaines sont directement tirées de ses films) il les fait siennes en les tordant. Intime aussi parce que leur classement est intime. Il donne l’impression de surgir tout droit de sa mémoire, mémoire dont découle justement cet ordre de fragments mémoriels, à qui, pour chacun d’eux, est assigné une place.

Notre esprit abrite certaines de ces images mémorielles, images culturelles, personnelles (ou culturo-personnelles si on veut, puisque toute image de notre esprit devient nôtre une fois passée par nos conduits), selon un tout autre arrangement. Placées achronologiquement les unes à-côté des autres, par un effet de bavure émotionnelle, ou de transpiration affective. Un peu comme les images de ce livre filmique se prennent de fauvisme, après avoir laissé une peinture fauve se loger entre ses feuilles (plans). Dans le flux d’images mixtes, tout finit par suinter, à coller, à s’emboîter par le frottement et l’explosion des formes. Dans notre abris de fragments mémoriels, c’est un même champ de mines. (Le doigt levé de Saint Baptiste ou de Bécassine n’avaient encore jamais flirté ensemble.) Nos images sont remuées, dispersées, des mains viennent les tirer de là où elles étaient pour les replacer à côté d’autres. Certaines de nos séquences filmiques intérieures, alors éloignées, se retrouvent désormais juxtaposées.

 

 

Le montage a dé-monté notre catalogue d’unités de mémoire avec la dextérité, le toccata, le toucher habile des musiciens. Pas de création sans mains. Ces doigts levés désignent la mise en action, l’intrusion, l’intervention. Faire. Faire que les images soient vivantes, debout, animées par l’Homme, marquées par lui. « Penser avec les mains, pas seulement avec la tête ». C’est par l’action (du montage) que les images se sont levées. Des images déjà là, toutes prêtes, mais froides, à force de stagnation. Il y en en a tant, qui nous parviennent de notre monde. Comment les ranger, les configurer? Comment s’en servir? Où trouver la malléabilité pour les pétrir ensemble? Plus nombreuses que nous, il faudrait apprendre à les dompter, agir sur elles. Fabriquer, confectionner, toucher, puis penser.

Titre original : Le livre d'image

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Durée : 84 mn


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