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Le Bureau des légendes

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Retour sur la série « Le Bureau des légendes » à l’issue de la cinquième saison.

Pions et espions

Le confinement, quoiqu’on en dise, présente ses avantages. Celui, entre autres, de permettre un rapport au temps différent – ce que les séries proposent aussi. A la faveur d’une nouvelle saison, « Le Bureau des légendes » pourrait faire partie du programme destiné à trouver les journées – et les nuits ! – un peu moins longues.

Globalement cautionnée par la DGSE elle-même, cette série, consacrée au bureau de renseignements français, propose une plongée immersive et prenante au cœur de cet organe. Le feuilleton nous invite aux premières loges des opérations qu’elle doit mener, et des dilemmes plus que cornéliens qu’elle doit trancher avec une célérité qui donne le tournis.

Très plébiscitée en France comme à l’étranger, Le Bureau des légendes se place à la troisième place des meilleures séries étrangères de ces dix dernières années selon le New York Times, et a même déjà fait l’objet de plusieurs études et travaux universitaires.

Dans le paysage sériel hexagonal souvent boudé, le programme d’Eric Rochant détonne. Si, devoir de confidentialité oblige, la DGSE n’a pu lui fournir beaucoup d’informations – voire presque pas -, le réalisateur s’est consciencieusement documenté et entouré d’une équipe de scénaristes avisés – parmi lesquels Emmanuel Bourdieu. A noter que les deux derniers épisodes ont été réalisés par Jacques Audiard, venu avec son scénariste Thomas Bidegain. Audiard intègre plus d’effets visuels et insiste sur le côté mélancolique tragique de Malotru.

Si l’exactitude se voit parfois sacrifiée sur l’autel de l’efficacité, le cahier des charges en termes de crédibilité relative s’avère quand même plutôt honorablement respecté selon moult experts. Grâce à un  travail conséquent en amont et sur le « chantier », une addition de points de vue payante, et, aussi, un budget costaud, ce Bureau…  convainc à différents niveaux, fédérant un public large.

 

 

Série en béton

Au-delà de ce qu’on peut apprendre sur l’espionnage – aux antipodes du réalisme zéro de James Bond  -, la géopolitique et la réflexion morale se mêlent au suspense et à l’émotion, dans un dosage assez subtil. La justesse de la peinture psychologique et la pertinence des thèmes abordés se marient à un vrai savoir-faire en ce qui concerne les rebondissements et la manière de garantir l’addiction du spectateur. Quelques saillies comiques, aussi ponctuelles que bienvenues, viennent en plus compléter et enrichir le tableau. On peut retenir à ce titre les cravates farfelues du directeur Henri Duflot, les insultes du capitaine Haddock qui servent de noms de codes aux agents – comme « Mille sabords », « Moule à gaufres » ou « Phénomène » -, ou encore Marie-Jeanne Duthilleul qui assiste, pantoise, à une séance de cyber hacking dans la saison 4.

La multitude des récits et la « visite » de nombreux pays – de la Syrie au Cambodge, en passant par l’Iran, la Russie, le Mali, l’Azerbaïdjan ou l’Irak -, permettent de relancer constamment l’intérêt, et d’éviter tout effet de routine. Les différentes langues qu’on peut entendre – du farsi au russe, en passant par l’arabe et l’anglais – permettent aussi d’éviter toute monotonie. En plus des abonnés aux sensations fortes et à l’adrénaline, les cinquante épisodes pourront aussi séduire fins psychologues ou romantiques chevronnés. Le protagoniste, « Malotru », y tâche en effet de se rédimer avec persévérance pour une faute professionnelle commise par amour. Une grande histoire de passion se greffe ainsi sur les histoires d’infiltrations, d’agents clandestins et de lutte anti-terroriste ; et ces amours aussi intenses que prohibées offrent à la série certaines de ses scènes les plus poignantes et émouvantes. Malgré le foisonnement des intrigues et des personnages, on ne perd cependant pas le fil – le plus souvent.

De surcroît, les épisodes se concluent souvent par une scène saillante, qui fait écho à la scène du début. Le labeur à plusieurs mains aguerries sur le script aura porté ses fruits ; et la série vous happe fort aisément. Comme le moindre détail peut acquérir un sens particulier, cela garantit aussi de maintenir l’intérêt du spectateur tout du long, ou presque – rien d’anodin, beaucoup de rigueur.

Il convient aussi de noter des dialogues très réussis, percutants et bien mis en valeur. Dans ce contexte d’espionnage et de contre-espionnage, chaque phrase même la plus anodine, se trouve dramatisée, et acquiert une valeur supplémentaire, peut vouloir dire autre chose, contient un sous-texte.

Au niveau de la musique, on retiendra la partition très inspirée du producteur électronique français Rob, qui ajoute de la tension mais propose aussi des mélodies plus dramatiques ou intimistes. Sur le plan musical, on retiendra notamment les trente premières minutes de l’épisode 8 de la saison 10, rythmées presque sans interruption par un thème aussi obsédant qu’efficace.

La mise en images quant à elle se révèle sobre et de qualité – sans effets inutiles, mais totalement au service de l’histoire et des personnages.

 

Autour de « Malotru »

« Malotru », alias Paul Lefebvre, ou Pavel Lebedev, en réalité Guillaume Debailly – comme les poupées russes qui jouent aussi un rôle éloquent – apparaît comme le protagoniste indiscuté autour duquel gravite les autres, et qui ne laisse personne indifférent. Sa liaison dangereuse avec la politologue et intellectuelle syrienne Nadia El Mansour aura bien des conséquences fatales, qui en entraîneront d’autres par ricochet… Pour ces deux rôles essentiels, il fallait évidemment trouver des interprètes à la mesure : mission réussie.

Pour ce registre dans lequel il a déjà fait ses preuves – les rôles d’Un héros si discret ou Un illustre inconnu ne s’en avérant pas si éloignés, avec leurs identités troubles -, Kassovitz est sobre, habité, cultivant un jeu ou un non-jeu sans rajout. Son visage tourmenté ou indéchiffrable, son sourire toujours triste – comme le lui fait remarquer sa supérieure et ancienne « veilleuse » Marie-Jeanne dans l’épisode 4 – se prêtaient opportunément à cette partition d’agent maudit.

Les multiples autres figures n’ont pourtant pas été négligées – au contraire, et voilà encore une des nombreuses qualités imputables à cette écriture consciencieuse et polyphonique. Au sein d’un ensemble très riche, on peut retenir en particulier Jean-Pierre Darroussin, très juste et émouvant dans le rôle du directeur Henri Duflot – un peu plus empathique que d’autres dans la maison – ; Florence Loiret-Caille, avec une interprétation pleine de sensibilité et de tact – tout ce qui peut se lire dans ses yeux et son visage est incroyable ; Irina Muluile, pleine de justesse en « Mule » bourrue mais cachant mal son empathie ; Artus en pro du décodage rétif aux missions de terrain, souvent objet de moqueries répétées eu égard à son surpoids. Se passant sur plusieurs pays, la série s’enorgueillit aussi d’un casting international – entre de très nombreux interprètes de qualité, on peut s’attarder notamment sur Alexeï Gorbounov, acteur ukrainien émérite ici très marquant en agent de la FSB, Mariana Spivak dans le rôle d’une amourette passagère de « Malotru » et notamment vue dans « Faute d’amour » de Zviaguintsev, ou encore Mohammad Bakri en marchand d’art inquiétant et sans scrupules.

Un certain systématisme

L’idée que tout peut devenir suspect préside à la moindre scène à l’étranger avec les agents clandestins – qui y assument une fausse identité. Des amandes vendues à Ammam peuvent contenir un message secret ; et les terroristes potentiels ne se terrent jamais bien loin. Le moindre petit incident peut se muer n’importe quand en avertissement retentissant, ou en menace concrète. Evidemment, la loi du spectacle reste souveraine ; mais l’application d’une « recette » oblitère parfois l’effet de certaines surprises, une fois la mécanique saisie. Certains tics d’écriture peuvent aussi lasser – comme la manie assez fréquente de commencer un épisode de la saison 5 par un coït. Les scénaristes ont pu vouloir dire que les agents ont souvent besoin de décompresser, mais semblent aussi céder à certaines facilités ponctuelles.

La paranoïa du personnage de JJA – en référence à James Jesus Angleton, agent de la CIA devenu fou – se trouve peinte de manière assez outrancière, même si elle se voit justifiée.

Voter en touche

Finalemen,t la série n’émet pas de jugements sur les différentes opérations peintes dans le film. Il en va de la déontologie des agents de ne pas poser de questions sur les missions qu’on leur confie, et de ne jamais remettre en cause les décisions de leurs supérieurs, de les suivre en bons soldats.

Il s’agit là d’un effacement qui peut être critiqué et taxé de pusillanimité excessive, mais permet aussi au spectateur de se faire sa propre opinion.

En tout cas, il serait malhonnête de trop bouder : « Le Bureau des légendes » n’a pas usurpé sa légende.

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