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L’assemblée

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Au cœur du mouvement Nuit Debout, ce documentaire prend avec une grande acuité le pouls de la démocratie.

D’abord engagée à titre personnel dans le mouvement Nuit Debout, Mariana Otero va rapidement reprendre sa caméra pour accompagner l’évolution du mouvement. Jour après jour, pendant plus de trois mois la réalisatrice va saisir l’intimité d’un collectif, composé d’hommes et de femmes venus de divers horizons pour tenter d’inventer une nouvelle forme de démocratie. L’assemblée a été présentée à Cannes dans le cadre de l’ACID, dont la programmation 2017 fut particulièrement riche et exigeante. Engagé mais exempt de tout prosélytisme, le documentaire vit et vibre au rythme des exaltations et déceptions de ces centaines de militants idéalistes. Un film passionné et passionnant.

 


Un huis clos en extérieur


Dès les premières images, le parti pris formel s’impose. La topologie se limite au strict lieu de l’action, plans serrés sur les animateurs du débat et sur les regards attentifs des participants. Si la place de la République reste ouverte à toutes les nouvelles bonnes volontés, elle n’en constitue pas moins un hémicycle qui ne pourra fonctionner qu’en structurant et protégeant son espace. Lors des réunions, on cherche à limiter le temps pour que le plus grand nombre puisse s’exprimer. Une gestuelle spécifique s’impose : ce qui ne manque pas de créer des confusions assez cocasses.

Les assemblées générales tentent de fixer les lignes directrices, laissant toute liberté aux différentes commissions spécialisées qui se développent de façon exponentielle. Totalement oubliée, la caméra s’immerge au cœur de ces différents groupes à géométrie variable. Les militants entrent et sortent du champ à leur guise. Le regard de Mariana Otero ne cherche pas à suivre un groupe en particulier, ni à dénicher des caractères singuliers pour susciter artificiellement l’empathie. Le groupe fait figure de personnage principal.

Ce groupe apparaît bien fragile face à son environnement. L’acheminement des fournitures se heurte à la mauvaise foi des pouvoirs publics. Lorsque la manifestation prend la direction de l’Assemblée nationale pour exprimer sa colère contre la loi El Khomry, les forces de police ne lésinent pas sur les moyens pour bloquer l’initiative. Des scènes courtes qui évitent de souligner ostensiblement la violence. Apprécions ici la volonté de la réalisatrice de ne pas diaboliser ces hommes en uniforme qui ne sont que les représentants d’un État français absent des débats, députés et sénateurs confinés dans leurs palais sanctuarisés.

 

 

Liberté de pensée

Rendre la parole au peuple pour redonner un sens et une légitimité aux actions politiques constitue la pierre angulaire du mouvement Nuit Debout. Tous les citoyens sont libres d’exposer leur point de vue pour nourrir le débat. Si la réalisatrice rend hommage à l’enthousiasme déployé par les participants, elle repère immédiatement les points d’achoppement d’un tel projet. Les hypothèses se succèdent, les questions foisonnent, mais quid des décisions ? Chaque nouvelle journée est un éternel recommencement. Impossible de boucler la boucle comme le constatent les déplacements de la caméra entre les différents groupes. Il ne faut pas compter sur Mariana Otero pour imposer son point de vue personnel, l’absence de voix off témoigne de cette neutralité salutaire.

Parmi les citoyens présents depuis le début, la fatigue pèse inexorablement. Les nouveaux arrivants ne compensent pas la totalité des départs. À l’extérieur, le projet de loi suit son cours, son application devient inéluctable. La place de la République apparait de plus en plus clairsemée quelle que soit l’échelle des plans utilisée pour le cadrage. L’utopie n’a pas disparu, un souffle d’espoir continue d’irriguer les lieux, le germe subsiste. Ce n’est peut-être que le début d’une prise de responsabilités par la base. Le prochain épisode pourrait s’écrire très prochainement dans nos rues en réponse au projet sociétal imposé par nos nouveaux gouvernants.

Lire également l’entretien accordé par Mariana Otero.

Et pour tous ceux qui souhaiteraient poursuivre cette immersion dans Nuit Debout, je ne peux que vous conseiller la lecture de Faites Place, de Sélim Smaoui, docteur en science politique, publié chez Textuel. Un ouvrage construit à partir des témoignages recueillis in situ.

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