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La Roche-sur-Yon : Jour 4 et Palmarès

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Retour sur deux films de la compétition aux antipodes : l’un documentaire sur le génocide indonésien de 1965, l’autre fiction embarquée sur un cargo de l’amour.

Le Grand Prix de la 5ème édition du festival International du film de la Roche est allé au film russe Another Year, d’Oxana Bychkova. Chronique d’une année d’un jeune couple soumis aux rudesses de Moscou et de leur propre passion, que nous n’avons hélas pas vu. Parmi les mentions spéciales (l’autre récompenséBertrand Bonello, ici acteur du film d’Antoine Barraud Le dos rouge), le jury a salué l’actrice Ariane Labed, déjà lauréate du prix d’interprétation à Locarno cette année, pour son travail dans Fidelio, l’odyssée d’Alice.
 
Premier long métrage français de Lucie Borleteau (scénariste de Claire Denis et assistante réal chez Arnaud Desplechin), le film sera en salles le 24 décembre. Ayant pour cadre la Marine Marchande et l’équipe d’un vieux cargo en Atlantique, Fidelio a été salué pour plusieurs raisons : le pari de raconter les tribulations romantiques d’Alice, jolie mécano ayant laissé son amoureux à terre (rien de moins qu’Anders Danielsen Lie, héros de Oslo, 31 août de Joachim Trier) à bord d’un navire peuplé de spécimens masculins tentateurs. Si le côté bravache du scénario peut a priori inquiéter – une femme dans un monde d’hommes et tous les heurts qu’on peut s’attendre à voir éclater – la cinéaste travaille un horizon bien plus stimulant ; celui du corps libre d’Alice, adepte des passions charnelles, femme qui « aime trop » selon certains. Picorant parmi ancien amant et jeunot fraichement recruté, l’héroïne déambule dans un cadre restreint où se déploient des scènes amoureuses enlevées, plutôt délurées et excitantes.
 

Lucie Berteleau (micro) entourée d’une partie de son équipe (de g à d) –
Pascal Tagnati, Ariane Labed, Manuel Ramirez et Paolo Moretti, directeur général du festival

Le film tire parti d’un tournage qu’on imagine contraignant (le son des machines, le manque de temps, l’éclairage délicat et un budget serré) par un montage vif, sautillant de rebondissements sentimentaux en cabines aux fêtes lubriques à terre, a contrepied de toute sécheresse narrative. Si la justesse du jeu est parfois approximative (dues certainement au nombre de prises réduits), au moins la bande de seconds rôles, ces « gueules » plutôt jolies que la cinéaste femme filme avec un évident plaisir, a le mérite d’être inédite. L’environnement maritime n’est pas non plus accessoire, mais participe bien à la mythologie amoureuse écrite par les hommes au sujet d’Alice : son amant terrien dessinateur en fait une sirène tentatrice, ses camarades bourrus convoquent le temps d’un bizutage tout un décorum marin fantasque, et évidemment, les questions de la frustration des marins isolés devient un enjeu entre un défunt n’ayant pas connu l’amour et les tentations d’Alice.

 

The Look of Silence de Joshua Oppenheimer
 
Le seul véritable choc du festival est venu du documentaire The Look of Silence, présenté en compétition. Prolongeant le travail de The Act of killing en 2013, Joshua Oppenheimer, aujourd’hui directeur artistique du Centre International du film documentaire et expérimental à Westminter, est revenu en Indonésie après ce premier documentaire sur les massacres commis en 1965 par les futurs membres du gouvernement actuel, ayant ôté la vie à plus d’un million d’opposants politiques « communistes ». Si The Act of killing avait divisé par sa terrible mise en images des bourreaux rejouant leurs crimes devant la caméra, ici le projet s’articule autour des rescapés et bien plus encore des héritiers des victimes. Confrontés à une loi du silence d’autant plus délicate que les tortionnaires sont encore des élus régionaux dans de nombreuses régions d’Indonésie, les victimes n’ont jamais obtenu justice ou réparation, ni même le droit de se proclamer victimes.
Le dispositif consiste en ce qu’Adi (nom d’emprunt), un ophtalmologiste dont le frère ainé fut assassiné en 1965, part à la rencontre des bourreaux, encore une fois. Le cinéaste doit beaucoup à cet homme et à sa famille, qui en plus d’être sujets et personnages du film, en sont les véritables créateurs. De rencontres avec les assassins désormais vieillards séniles et leurs familles, Adi se penche sur la capacité de négation des enfants, sur le cataclysme que cette épreuve a infligé à sa famille et sur leur propre faculté à pardonner.
 

Adi
Ici, le dispositif ne piège personne : chaque protagoniste est face aux images passées (les archives du précédent film sont utilisées comme catalyseurs), à la force d’un récit déjà verbalisé, à une folie qui si elle est souvent hors-champ, reste bien pregnante. Les révélations les plus fortes naissent de la gêne, quand les visages des personnages sont confrontés au silence imposé par Adi après une réponse mensongère à un fait anodin. En ramenant le fait historique à une histoire individuelle (l’histoire de son frère, et les détails sanglants de son exécution), Adi force les portes de l’amnésie cynique avec abnégation. L’incroyable prétexte grâce auquel il rencontre les protagonistes – leur offrir ses services ophtalmologiques -, loin du simple argument théorique, confine au miracle. Car c’est bien au niveau de l’oeil et du regard que se jouent les moments les plus essentiels du films : du rire fou des tortionnaires jusqu’au regard aveugle d’un père ayant perdu la vue après la disparition de son fils, jusqu’à la détresse d’une victime revenue sur les lieux des crimes. Avec en contrepoint permanent, l’humanité bienfaitrice contenue entière dans le regard de ce personnage, co-scénariste du film et héros ordinaire, qui sera, comme une bonne partie de l’équipe du film, crédité au générique sous le nom de "unknown".*

Le film sera distribué en salles par Wild Bunch en Mars 2015.

* autant pour insister sur l’absence de reconnaissance des victimes que pour des raisons de sécurité, les participants indonésiens du film devaient rester anonymes.
 

 


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