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La Garçonnière (The Apartment, 1960)

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Jack Lemmon et Shirley MacLaine réunis dans une comédie romantique d´une noirceur inouïe.

En 1960, alors que les Nouvelles Vagues éclatent en Europe, Billy Wilder incarne le classicisme hollywoodien absolu : noir et blanc soigné, mise en scène fluide, acteurs mythiques et dialogues ciselés. Le cinéaste vient de connaître un de ses plus grands succès avec l’étourdissant Certains l’aiment chaud, tourbillon érotico-mafieux où Jack Lemmon, Tony Curtis et Marylin Monroe envoyaient valser l’identité sexuelle. Wilder possède désormais une maîtrise parfaite de la comédie, un sens du timing redoutable : entre ironie et sentiment, son écriture atteint des sommets d’élégance. Avec I.A.L Diamond, scénariste d’origine roumaine, il forme un tandem idéal : ces deux émigrés d’Europe de l’Est se complètent à merveille, et leur fructueuse collaboration donnera naissance à douze films, jusqu’à Buddy Buddy en 1981. Wilder a également trouvé en Jack Lemmon son comédien fétiche, qu’il dirigera à sept reprises : son physique anodin lui permet de camper des personnages très ordinaires, loin des héros à la Bogart. Sa variété de registres et sa gamme infinie de mimiques en font toutefois l’un des interprètes les plus complets de son époque.

La réussite éclatante de La Garçonnière célèbre ainsi une entente collective, le travail d’une équipe au savoir-faire indéniable. Le compositeur Adolf Deutsch livre une partition efficace et subtile, tandis que le célèbre décorateur Alexandre Trauner s’amuse à varier les échelles, construisant des bureaux immenses qui jouent sur la profondeur de champ ou un petit appartement qui écrase les distances. A ces partenaires fidèles s’ajoute une nouvelle venue, Shirley MacLaine. Avec sa coupe à la garçonne, son allure menue et son regard pétillant, elle apparaît d’emblée comme une anti-Marilyn Monroe. Cinq ans après Sept ans de réflexion et sa légendaire jupe flottante, Wilder s’éloigne du stéréotype : la femme désirée n’est plus une star insaisissable aux formes plantureuses, mais une charmante liftière, exposée aux remarques sexistes des petits mâles du personnel.
 

Satire politique et sociale, critique acerbe de l’arrivisme et du machisme… Derrière son apparente légèreté, La Garçonnière cache un véritable film d’horreur, avec pour motifs principaux la haine de soi, la dépression, la domination des faibles par les forts. Au départ, une idée géniale : C.C Baxter, modeste commis au service des primes, « section W bureau n°861 », prête régulièrement sa clé à ses chefs, qui cherchent un lieu discret et confortable pour abriter leurs amours clandestines. Conséquence directe : le pauvre bougre ne peut même pas rentrer chez lui, et doit attendre patiemment sous la pluie que ces messieurs aient fini leurs ébats. La nuit tombée, il se faufile dans son immeuble comme un voleur, évitant la concierge. Dans sa cuisine, il range méthodiquement les restes de beuverie, vide les bouteilles, jette au four un plat cuisiné. Dès les premières séquences, Wilder nous fait partager la solitude de cette bonne poire qui ne sait pas dire non. Tapi derrière une rambarde d’escalier, dormant sur un banc comme un vagabond, Baxter se laisse déposséder de son existence, cale son emploi du temps sur celui des autres. Pour tout loisir, le vieux garçon mange une cuisse de poulet en regardant la télévision. Il attend la diffusion de « Grand Hotel » avec Greta Garbo, sans cesse retardée par une avalanche de publicités : en zappant, il tombe invariablement sur des westerns, avec charges de cavalerie et bagarres de saloon. Entre la fiction héroïque et la terne réalité, un écart saisissant que Wilder souligne avec humour. Plus tard, lors d’un repas aux chandelles avorté, Baxter avoue d’ailleurs qu’il dîne souvent avec « Ed Sullivan, Dinah Shore ou Perry Como », fameuses personnalités du petit écran.

Au travail, la soumission de Baxter lui assure une certaine reconnaissance (traduite par des promotions en série) mais ses collègues le traitent avec condescendance. Humilié, exploité, rabaissé, Baxter semble un jouet aux mains de ses supérieurs, qui ne l’appellent jamais par son nom et l’affublent de sobriquets faussement sympathiques (« Buddy Boy ») – quand ils ne sont pas carrément méprisants : un tel le qualifie de « schnock » devant sa maîtresse, un autre le surnomme « Little Lord Fauntleroy » en se moquant de sa naïveté. Baxter s’écrase, subit, ne proteste même pas. En bon petit soldat de la société, il veut ressembler à ses patrons, être accepté comme un des leurs. Il reprend leurs tics de langage, collant du « wise » à tous les mots (« promotionwise », « gratitudewise », « otherwisewise »…) dans un intraduisible charabia bureaucratique. Montant en grade, il essaie un chapeau melon pour se donner l’air d’un businessman. Touchante, sa tentative paraît néanmoins dérisoire. Cette volonté de plaire, de renvoyer une image positive ne se limite pas au bureau. Ainsi, il ne détrompe pas son voisin, le très serviable Dr Dreyfuss, qui le prend pour un insatiable coureur de jupons. Baxter veut bien endosser tous les rôles, quitte à encaisser les coups de poings pour les autres – une vocation de masochiste. D’une certaine manière, il préfigure un peu le Polanski du Locataire, qui poussera dans ses retranchements fantastiques ce personnage timide, complexé, à qui son propriétaire reproche à tort d’amener « des gourgandines » à la maison.
 

Trépidante, la première demi-heure repose sur un festival Jack Lemmon, dont le jeu burlesque et outrancier exprime un stress permanent. Ereinté par ses nuits de veille, Baxter se décompose petit à petit. Visage livide, yeux exorbités, il accomplit son travail comme un zombie aux gestes saccadés. Toujours sur le qui-vive, constamment dérangé, il ne connaît pas un seul instant de répit. Dans la même seconde, il tape à la machine, prend sa température et regarde sa montre. Wilder tire à boulets rouges sur le monde de l’entreprise avec ses commérages, ses mesquineries et ses rivalités. Plaisantant au cours d’une fête, Baxter décrit ce milieu comme une jungle : « Il y aura des sacrifices humains, des cols blancs passés dans les ordinateurs qui ressortiront avec des poinçons… » Le système capitaliste se présente ici dans toute sa monstruosité, avec son aliénation et ses inégalités. Le pouvoir ne s’achète qu’au prix de petits arrangements avec la morale. En parlant des relations amoureuses, Shirley MacLaine résume cette injustice sociale : « Certains ont tout, d’autres se font avoir. Et ils savent très bien qu’ils se font avoir, et ils ne peuvent rien y faire. » Wilder se place résolument du côté des seconds, qu’il filme avec tendresse, même lorsqu’ils s’enfoncent dans l’alcool ou le chagrin. Une belle séquence de bar rappelle ainsi les heures sombres du Poison : Jack Lemmon dispose sur le comptoir des olives en étoile, complétant la figure à chaque nouveau cocktail, comme jadis Ray Milland formait des anneaux olympiques avec ses verres. Autour du zinc, Baxter croise des personnages humains et misérables, tout droit sortis d’un film de John Huston : un Père Noël alcoolique, et surtout Margie, poivrote entre deux âges. Paumée magnifique, qui ne cesse de radoter avec sa voix criarde, et séduit Baxter sans conviction, juste pour tuer la nuit. Un plan large fige ces deux losers dans leur solitude : ils se parlent sans échanger un seul regard, fixant chacun une glace imaginaire, reflet de leur propre détresse.

La comédie bascule d’ailleurs sur un miroir brisé, que Baxter retrouve chez lui. Plus tard, il comprendra qu’il appartient à Fran (Shirley MacLaine), devinant alors sa liaison avec le patron. Sa mine s’assombrit aussitôt, et le film plonge dans une gravité sans retour. L’objet symbolise aussi la fêlure de la jeune femme. Derrière le sourire et les bons mots (« Ne portez jamais de mascara quand vous sortez avec un homme marié… »), pointe une fragilité qui la mènera jusqu’au suicide, dont elle réchappe in extremis. La farce vire au mélodrame, atténué par l’incroyable légèreté de Wilder. Baxter veille sur Fran avec la douceur d’une infirmière, la maintient éveillée par des parties de gin dont tous deux se fichent royalement. Le cinéaste témoigne d’une capacité virtuose à marier humour et mélancolie – hors-champ, l’ouverture d’une bouteille de champagne ressemble à la détonation d’un revolver. Même le happy end demeure d’une belle sobriété : si le célèbre « Nobody’s perfect » qui refermait Certains l’aiment chaud a entraîné nombre de gloses, la dernière réplique de La Garçonnière touche aussi fort. Alors que Baxter déclare enfin sa flamme à Fran, le spectateur attend le baiser final, mais la jeune femme lui coupe la chique par un aimable « Shut up and deal ! » (« Tais-toi et distribue ! ») Et l’amoureux transi d’obéir à ses ordres, battant les cartes avec un sourire béat. Wilder n’a plus besoin de mots pour exprimer les sentiments : la puissance de la scène suffit.
 


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