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La Forêt d’émeraude (The Emerald forest – 1985)

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Invité à se perdre dans « La forêt d’émeraude », difficile d’en trouver la sortie quand on ne souhaite qu’une seule chose, y rester.

Film humaniste centré sur la rencontre de deux mondes et de deux cultures à l’orée de la forêt amazonienne, La forêt d’émeraude s’ouvre néanmoins sur une déchirure. Bill Markham (Powers Boothe), un ingénieur américain, invite sa famille à visiter le chantier dont il est responsable. Un grand barrage qui repoussera la nature sauvage à des kilomètres, et qui fera venir bien d’autres hommes comme lui, ne faisant que peu de cas des arbres déracinés à leurs pieds. La petite famille est heureuse, dépaysée sans le gris des villes, et les deux enfants jouent à quelques mètres des parents. Le cadre est familier et la déchirure n’en est que plus brutale quand le plus jeune des deux, Tommy, se fait enlever par une tribu voisine, " les invisibles ", devant les yeux de son père. La violence avec laquelle John Boorman arrache cet enfant à ses parents prend les spectateurs de vitesse. La forêt est dense, la disparition de l’enfant brusque, et le père, si rassurant jusqu’alors, après avoir regardé autour de lui, ne peut que se résigner. Même s’il le retrouvera, il ne reverra jamais plus cet enfant de 7 ans qu’il a laissé partir ce jour là. D’un plan aérien sur cette forêt interminable s’incruste alors une phrase amorçant l’ellipse qui va suivre: Bill Markham rechercha longtemps Tommy, espérant contre tout espoir. Au bout de dix ans, le barrage était presque terminé. Son fils n’était toujours pas retrouvé. 



 
Boorman, en nous associant si rapidement aux personnages, à leur douleur, bâtit son film sur cette ellipse, sur ces dix ans durant lesquels Tommy et Bill vont vieillir séparés, chacun d’un côté d’une frontière qu’ils devront franchir pour se retrouver. Pourtant, nous ne voyons pas seulement à travers les yeux de Bill, nous ne vivons pas le film qu’à travers ce père cherchant inlassablement son fils. Nous en savons plus que lui. Nous avons vu les visages de ces « invisibles » et nous avons vu leurs sourires si étranges, si doux quand ils étaient auprès de l’enfant. Du vide de ces dix années, Bill garde le visage de son fils disparu en un instant, sans qu’il n’ait eu le temps de réagir. Nous gardons nous l’ambiguïté de la douceur de son enlèvement. Durant ces dix premières minutes, Boorman nous intègre totalement à ses personnages mais nous installe également confortablement, en marge. La forêt, sombre, immense, nous nous y perdons tout comme Bill. Mais ce monde à l’intérieur du monde, cet espace « sauvage », Boorman nous invite a y rentrer apaisé, comme si on le connaissait déjà. Le souvenir entêtant du sourire des « invisibles » continuellement avec nous et, à la manière d’Excalibur, l’impression diffuse de se retourner vers un passé familier.

S’inspirant d’une histoire vraie, Boorman permet rapidement au père de retrouver son fils, et l’obsession de l’enlèvement, laisse place au fait accomplit: l’enfant devenu jeune homme (Charley Boorman), totalement acculturé, accueillant son père avec paix mais sans l’effusion de joie espérée. Le cinéaste aime confronter les deux cultures. Que ce soit dans l’incapacité de Bill à se déplacer dans la forêt, l’approvisionnement en armes à feu d’une tribu adverse, « Les féroces », ou bien à travers le périple qu’accomplit Tom en se rendant à la ville. Western transposé dans la forêt amazonienne où les Indiens et les cow-boys sont facilement reconnaissables, La forêt d’émeraude trouve pourtant toute sa puissance ailleurs, dans l’utilisation de l’imaginaire que nous partageons avec son réalisateur. Des longs travellings en forêt aux poursuites caméras à l’épaule, en passant par d’amples mouvements de grues, la jungle de Boorman n’est pas seulement illustrative. S’inscrivant parfaitement dans la quête père-fils de ses protagonistes, la forêt, plus que jamais vivante, est narrative. Les courses poursuites lyriques, les lianes, les cascades oniriques, ont plus qu’un rôle poétique post-colonialiste. Ce n’est pas l’arrière goût d’exotisme qui nous tient en haleine, mais l’ensemble du cadre qui s’impose naturellement comme évident. La frontière entre cette forêt et la ville d’où vient Bill semble vouloir petit à petit disparaître. Habitable, elle nous l’apparaît physiquement comme elle l’apparaît au père de l’enfant. En rationalisant son espace, cette absence perpétuelle d’horizon, Boorman réussit à nous faire oublier que cette forêt nous semblait si hostile au départ. Si impénétrable. La communion entre l’homme et la nature n’en est alors à aucun moment complaisante car tout comme Bill, de notre place, nous y participons. Invités que nous sommes dès les premiers instants par le sourire des « invisibles ».
 

Pourtant, la quête de Bill terminée, de nouveau à l’orée de la forêt, le retour au réel résonne comme une seconde déchirure. La frontière entre les deux mondes réapparait aussi naturellement qu’elle avait disparue, et le père et le fils se quittent à nouveau. La force de Boorman est de terminer son film sur la seule réaction dont est capable Bill face à cette nouvelle douleur : la destruction du barrage qu’il a lui même construit. Repoussant pour un temps seulement l’arrivée d’autres hommes et préservant cette forêt et son fils quelques années encore. Pathétique, inutile, ce geste d’amour place le film sur un registre différent de celui qu’on aime lui prêter. Incapable de franchir totalement la frontière, Bill la détruit. Pas de message écologique,ni ethnologique derrière tout ça. Bill fait ça pour son fils et cette forêt qui désormais, ne font qu’un. Invité à s’y perdre, c’est désormais seul qu’il en cherchera la sortie. Peine perdue quand il ne souhaite qu’une seule chose, y rester.

Titre original : The Emerald Forest

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Durée : 110 mn


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